International | 10 juin 2021
2021-6-10

Le sentiment anti-Français en Côte d’Ivoire est-il le symptôme d’une empreinte post-coloniale ?

De Fild Fildmedia
4 min

Le sentiment anti-Français est une arme politique qui mobilise la jeunesse de Côte d’Ivoire. Il correspond davantage à une exaspération face à l’ingérence française dans les affaires du pays plutôt qu’à une véritable haine envers la France, et doit être pris en compte dans les relations franco-ivoiriennes.

Par Anatole Clément

Lorsque l’on parle de sentiment anti-Français, ce n’est pas le pays en lui-même qui est mis en cause mais sa politique en Côte d’Ivoire. Sans remonter jusqu’à ses origines post-coloniales, le sentiment anti-Français s’affirme lors des élections présidentielles ivoiriennes de 2000.

Le pays entre alors en crise après l’élection de Laurent Gbagbo et se scinde en deux blocs : l’un soutient le président élu et l’autre s’est rallié au candidat évincé des élections, Alassane Ouattara. En septembre 2002, des rebelles pro-Ouattara prennent le contrôle de deux villes du nord du pays et lancent une offensive sur Abidjan. Proches du coup d'État, les rebelles sont bloqués par les forces françaises évacuant des ressortissants étrangers. Les militaires français arrêtent l’avancée des pro-Ouattara mais ne les affrontent pas pour autant, malgré les demandes du président Gbagbo.

La responsabilité de la crise est attribuée à la France dans les deux camps et un rejet de la présence militaire française se développe. Pour les rebelles pro-Ouattara, les forces françaises ont empêché la réussite du coup d'État. Pour le président Gbagbo, la France a soutenu les rebelles en refusant de les affronter.

Laurent Gbagbo n’hésite pas à mettre en cause le rôle du gouvernement français dans la crise politico-militaire. La mise en exergue de l’ingérence politique française est liée à l’agacement de la présence militaire. Charles Blé Goudé, soutien de Laurent Gbagbo et adulé par la jeunesse ivoirienne, a participé à cette discréditation de la France avec des discours forts mêlant de la diffamation et une volonté de voir partir les troupes françaises du pays.

Les accusations ont d’autant plus d’impact que les réseaux sociaux prennent de l’ampleur dans le pays et servent de relais efficaces aux fausses informations. Sans vérification, les infox sur le rôle de la France dans la crise de 2002 se sont ancrées dans la mentalité d’une partie de la population.

La volonté généralisée d’un détachement de la France se retrouve dans la crise post-électorale de 2010. La victoire d’Alassane Ouattara aux élections présidentielles face à Laurent Gbagbo est refusée par le président sortant qui se retranche dans le palais présidentiel. Les véhicules de l’armée française sont mandatés par l’ONU pour escorter l’armée ivoirienne au palais afin de déloger Gbagbo et de mettre fin à la crise. L’ancien président est arrêté le 11 avril 2011 puis livré à la Cour Pénale Internationale par son successeur.

Une grande partie de la population ivoirienne reste convaincue que l’armée française a enlevé l’ancien président et l’a livré à la Haye. Le crédit donné aux rumeurs plutôt qu’à la réalité s’inscrit dans une volonté d’autonomisation totale vis-à-vis de l’ancien colonisateur. Alors que la France est restée présente en Côte d’Ivoire après la crise de 2002 pour ne pas commettre les mêmes erreurs qu’au Rwanda, sa présence n’est plus souhaitée.

Depuis l’indépendance, il y a toujours eu une présence militaire française dans le pays. Elle a été essentielle lors de certaines crises, mais elle est devenue problématique pour une partie des Ivoiriens. Une volonté d’émancipation complète est défendue par une partie de la population malgré les risques d’instabilité politique qui en découlent.

Toutefois, le rejet de la France est moins présent qu’il y a dix ans. Le départ de Nicolas Sarkozy, proche d’Alassane Ouattara, a entamé l’apaisement des suspicions d’ingérence française. La récente annonce de la fin du franc CFA par Emmanuel Macron et son homologue ivoirien y contribue aussi.

Pour le grand reporter Patrick Robert, les médias français et surtout les radios écoutées en Afrique, jouent un rôle majeur dans la diffusion du sentiment anti-français. La critique du gouvernement par les médias est consensuelle en France, le public y est habitué. L’appréhension de l’information n’est pas la même en Côte d’Ivoire où les médias appartenant à des partis politiques ont d’importantes audiences. Cette différence structure la représentation négative de la France.

La vision d’une influence française néfaste s’est généralisée dans l’Afrique francophone. D’après une étude commandée par la fondation de la famille Ichikowitz, la France est la seule influence étrangère à être perçue comme négative sur le continent africain.

Le rejet de la France est donc une réalité qui doit amener un changement de paradigme. L’implication des services diplomatiques dans la lutte contre un sentiment anti-Français découlant de fausses informations pourrait empirer le problème en s’apparentant à de l’ingérence. La défense des intérêts de la France doit passer par une nouvelle approche géopolitique et diplomatique des relations avec ses anciennes colonies africaines.

La société ivoirienne n’est plus réconciliable avec une armée française dont le départ semble inévitable. L’arrivée de la Chine en Afrique change la donne des relations franco-ivoiriennes. Ce nouveau concurrent de la France permet à la Côte d’Ivoire d’être plus exigeante et d’espérer entretenir des relations plus équitables avec la puissance du Vieux Continent.

10/06/2021 - Toute reproduction interdite


Un soldat des forces françaises Licorne attend avant une opération militaire, dans le sud de la Côte d'Ivoire, le 11 avril 2011.
© Luc Gnago/Reuters
De Fild Fildmedia