Un vent nouveau souffle sur la mode. Après un peu plus d’un siècle d’âge d’or, le modèle du prêt-à-porter et de la Haute-Couture semble vaciller. Depuis quelques années, le secteur est accusé de tous les maux et se retrouve pris à son propre piège : surproduction permanente, destruction de l’environnement et droits humains bafoués... Les clients réclament une mode plus éthique et de nouvelles habitudes de consommation voient le jour. Le glas de la fast-fashion va-t-il bientôt sonner ? Et si l’on renouait avec l’art du recyclage qui était le propre de nos ancêtres ?

         Par Stéphanie Cabanne

Ils étaient ambulants ou ils tenaient boutique, principalement dans les quartiers parisiens de l’église des Saints-Innocents et de Saint-Eustache. Leur profession, « fripiers », est mentionnée dans le célèbre Livre des Métiers d’Etienne Boileau au XIIIe siècle. Longtemps libre, elle est réglementée au XVe siècle par le Parlement : désormais leurs magasins sont contrôlés pour vérifier que les marchandises sont des biens usagés. Il leur est interdit de vendre du neuf et la corporation des tailleurs, qui a le privilège de fabriquer les vêtements, y veille.

À une époque où les habits ne s’achètent pas fabriqués à l’avance, où les tissus précieux ne se lavent pas, le cycle normal d’un vêtement est de finir à la fripe, éventuellement décousu et revendu sous forme de lés de tissu. À la fin du XVIIIe siècle, quelques 2 000 fripiers tiennent boutique à la Rotonde, au sein de l’enclos du Temple. Napoléon y fait construire au début du XIXe siècle 4 grands hangars qui deviendront sous le Second Empire le fameux Carreau du Temple. Les marchands de « puces » rassemblés dans ces pavillons de bois se fournissent à la morgue, au Mont-de-Piété ou auprès des hôpitaux. Les clients, riches ou pauvres, peuvent y trouver des vêtements aristocratiques à peine portés, revendus par des domestiques qui les ont reçus de leur maître, des rubans, des gants et des plumes, du linge, de la maroquinerie ou de la friperie bon marché.

Ainsi, pendant des siècles, les vêtements sont rapiécés, retaillés, reteints, transformés. Les morceaux de tissus précieux sont réutilisés pour des pièces de vêtements plus petites, pour l’ameublement ou la liturgie. Contrairement à l’idée reçue, nos ancêtres recyclaient beaucoup, dans le domaine de l’habillement comme dans les autres.

De la surconsommation à la slow fashion

L’avènement du prêt-à-porter à la fin du XIXe siècle, due à l’invention de la confection mécanique standardisée, met fin à ce système. De plus en plus, on achète ses vêtements dans les grands magasins où sont déclinées à prix variables les grandes tendances définies par les créateurs de mode. Tailles et promotions font leur apparition.

Dans les années 1990, le système s’emballe. De grandes marques comme Zara, H&M ou Mango impulsent une accélération de la mode en proposant des nouveaux modèles toutes les trois semaines et jusqu’à vingt collections par an. Ce renouvellement perpétuel transforme l’acheteur en surconsommateur qui ne porte en réalité que 30% de ce qu’il achète. Il faut produire toujours plus, toujours plus vite, toujours moins cher. À peine un vêtement est-il acheté qu’il perd sa raison d’être.

Il a fallu la tragédie du Rana Plaza en 2013 pour porter un premier coup d’arrêt au système. L’immeuble de Dhaka au Bangladesh, où travaillaient des milliers d’ouvrières pour les marques occidentales, s’est écroulé en faisant 1138 morts et 2500 blessés. Brusquement, la face cachée de la mode s’est révélée au grand jour. Pour qu’un tee-shirt se vende quelques euros en Occident, il faut qu’il soit fabriqué dans un des pays où le coût de rémunération est le moins élevé du monde (0,32 $ de l’heure au Bangladesh). L’été dernier, 83 marques dont Uniqlo et Nike ont été accusées de vendre des vêtements confectionnés par des Ouighours internés dans des camps de travail forcé en Chine.

D’un point de vue environnemental, le secteur de la mode se révèle être l’industrie la plus polluante au monde juste après l’industrie pétrolière, émetteur de 2% des gaz à effet de serre et polluant 20% de l’eau de la planète.

Il est difficile pour les marques de remettre en cause le système qui les enrichit, néanmoins elles ont compris que leur image commençait à être gravement atteinte. Beaucoup ont lancé des collections « éthiques », utilisant du polyester recyclé ou du coton bio, comme H&M et Mango. Les magasins The North Face proposent à leurs clients de déposer leurs chaussures et vêtements usés pour les recycler.

Surtout, les clients consomment moins et intègrent les critères éco-responsables à leurs achats grâce à des applications comme Clear Fashion qui permet de connaître les conditions de production d’un vêtement, ou le hashtag #WhoMadeMyClothes sur Instagram. Les boutiques et sites Internet de vêtements recyclés se développent. Les consommateurs aspirent à redevenir des citoyens et à porter des vêtements plus résistants, plus longtemps.

Certes, ce mouvement appelé slow-fashion est encore minoritaire. Mais il prend chaque année de l’ampleur et la crise de la Covid paraît l’amplifier. Il témoigne de la volonté de réinventer une mode qui soit respectueuse à la fois de l’homme et de la planète.

03/03/2021 - Toute reproduction interdite


Des personnes secourent une ouvrière de l'habillement qui était coincée sous les décombres du bâtiment effondré de la Rana Plaza à Savar, à 30 km de Dhaka 24 avril 2013
Andrew Biraj/Reuters
De Stéphanie Cabanne