Anthony Cortes est journaliste chez Marianne. Il signe Le réveil de la France oubliée (Éditions du Rocher, 2021). Pendant plus d’un an, il a arpenté les campagnes de France pour démontrer comment la ruralité cherche à se réinventer grâce à l’engagement des habitants de territoires souvent désertés.

Entretien conduit par Marie Corcelle. 

Fild : Quel rôle ont joué les Gilets jaunes dans la représentation de la ruralité ?

Anthony Cortes : Avec le recul, nous pouvons porter un autre regard sur le mouvement des Gilets Jaunes. Bien sûr, il y a eu un fracas, un chaos. Parfois aussi, un immense désordre idéologique. Après les revendications très concrètes du début, notamment en faveur d'un pouvoir d'achat à la hausse, la lutte contre le capitalisme et une dose d'identitarisme sont venus noyer le mouvement dans une soupe indigeste. La faute à un noyautage venu de l'extrême gauche comme de l'extrême droite. Toutefois, faisons le choix de nous concentrer sur le cœur de cette mobilisation : la quête d'une dignité retrouvée par des gens ordinaires, le plus souvent venus de la France périphérique et de l'une de ses composantes : la ruralité. Ce mouvement a montré une force de caractère de ces Français modestes ou éloignés des lieux de pouvoirs que les métropolitains n'imaginaient pas, ou en tout cas qu'ils ne voulaient pas voir. On préférait juger cette France dépassée pour mieux la disqualifier et à terme l'invisibiliser. Mais non, cette France était là, encore et toujours. Elle a montré qu'elle existait, d'abord sur les ronds-points en créant une sociabilité et une solidarité nouvelle, dans ses assemblées populaires aussi, où elle a mené une véritable réflexion politique, puis dans les grandes avenues.


Fild : Pensez-vous que la ruralité soit en mesure de contester la suprématie des villes ?

Anthony Cortes : Je crois qu'elle est capable de créer un contre-modèle concurrentiel. Il ne faut pas entendre par là qu'elle peut et doit se mettre au même niveau. La ruralité doit éviter à tout prix d'implanter les codes de la ville dans ses villages. Elle doit creuser son propre sillon, travailler à une alternative. Et elle y œuvre d'ores et déjà. C’est ce que j'ai pu voir tout au long de mon enquête. Il y a ces communes qui mettent toutes les conditions en place pour jouir d'une autonomie alimentaire et/ou énergétique. Certaines placent l’écologie en priorité, notamment en travaillant sur la construction d'éco-quartiers ou de centrales solaires, et créent des emplois verts. D’autres communes mettent en place un nombre impressionnant d'initiatives pour rassembler et souder leurs habitants autour d'objectifs collectifs dans le but de créer un projet commun. C'est tout le contraire de la ville, qui est polluante, déshumanisée, individualiste, désincarnée et déracinée. Dans ces conditions, en jouant sur ses atouts et sur ses différences, la ruralité peut contester la suprématie des villes.


Fild : Comment expliquer le dédain d’une partie de la population envers les campagnes ?

Anthony Cortes : La France des villes et celle des villages, pour schématiser, sont deux France complètement différentes pour ne pas dire en opposition. Il y a d'un côté des « territoires-monde », qui ne jurent que par les échanges et le grand monde, et de l'autre des territoires que l'on pourrait dire « enracinés » ou « locaux » qui ont réussi à conserver leur identité et leur culture, proche de ce qu'on appelait autrefois la France paysanne. La population des villes - bien que je ne souhaite pas l'essentialiser - se pense dans la marche du progrès, dans la marche du temps, donc au centre du jeu. Et c'est bien normal, toutes les politiques publiques sont pensées pour les métropoles. En face, les campagnes leur paraissent ancrées dans un temps dépassé. D'ailleurs, quand on parle avec des citadins de la campagne, on a droit au mieux à une sorte de tendresse déplacée ou au pire à des qualificatifs du type « pétainiste », « passéiste » ou « dépassée ». Pour moi, ce dédain est une illustration d'un énième clivage, peut-être celui qui agitera notre société dans les temps à venir, entre les gens de « partout » et les gens de « quelque part », pour reprendre les mots de l'essayiste David Goodhart.


Fild : Pourquoi les difficultés des banlieues ont complètement éclipsé celles des campagnes ?

Anthony Cortes : Nous devons cela à la couverture médiatique des difficultés sociales et économiques françaises. Depuis le début des années 90 et les premières émeutes des banlieues rapportées sur nos écrans de télévision, nos médias se tournent presque exclusivement vers ces quartiers pour illustrer le mal-être, le désarroi et les difficultés des populations les plus fragiles...

Bien sûr, il ne s'agit pas de créer une hiérarchie des territoires souffrants de notre pays, mais il est insupportable de voir la ruralité éclipsée alors qu'elle est malheureusement le premier territoire des difficultés. C’est celui où on trouve le plus fort taux de pauvreté, de chômage... Cet oubli médiatique - que l'on doit certainement à l'origine géographique, sociale et à l'identité politique des journalistes - est une violence supplémentaire. On ajoute sur le dos de ces populations, l'oubli à la misère.


Fild : Pourquoi la défense de la ruralité est-elle un combat de la droite ?

Anthony Cortes : La ruralité ne devrait pas être un combat de droite. En tout cas pas uniquement. En effet, dans ces communes, on trouve des signes de valeurs chères à la gauche du point de vue historique : la solidarité, la fraternité, et bien souvent une dose d'insoumission. D'ailleurs, quel meilleur moteur pour la lutte écologiste que ces campagnes et leur potentiel vert ? Je me dois également de dire que, dans le même temps, les campagnes représentent LA terre du nouveau prolétariat français, les ouvriers constituant la première catégorie d'actifs des zones rurales. Pourtant, la gauche a abandonné peu à peu ce terrain et ce combat.

Elle a préféré en faire don à la droite et à l'extrême droite tout comme la laïcité ou le protectionnisme économique. D'ailleurs, le « bouclier rural » que le Parti socialiste défendait autrefois est désormais l’un des points majeurs du programme du... Rassemblement national. Si la ruralité est devenue un combat de droite, cela est dû à une énième démission de la gauche sur ce sujet.


Fild : Quel est l’impact de la pandémie sur la ruralité ? Pensez-vous qu’elle tient là sa revanche sur les villes ?

Anthony Cortes : Sa revanche, elle l'a d'abord obtenu par le changement de regard des citadins. En effet, laa Covid a mis en relief les défauts des zones denses en population (largement touchées par l'épidémie) et les qualités de la ruralité, plus épargnée, comme le fait de jouir de grands espaces et davantage de lien social, même en temps de confinement. Cette crise sanitaire a aussi provoqué une réflexion profonde chez les citadins : « ma vie a-t-elle un sens dans ces espaces bétonnés et sans âme ? » En face, la ruralité propose de la verdure, du sens, et la possibilité d'être un maillon plutôt qu'un électron perdu... En clair, la Covid - comme les risques épidémiques à venir annoncés par les épidémiologistes - montre nos campagnes comme l'espace le plus moderne qui soit. C'est une belle revanche mais ce n’est qu'une première étape vers un éventuel renouveau.


Fild : Pensez-vous que les tentatives d’autonomisation des campagnes ont de l’avenir face aux déficiences étatiques ?

Anthony Cortes : Disons que ces tentatives d'autonomisation sont des réactions avant d'être des projets de long terme. Dans les villages que j'ai traversés, on ne s'imagine pas exister et durer comme une communauté anarchiste (bien que l'on puisse faire quelques parallèles avec l'expérience des villages anarchistes espagnols du début du XXe siècle). On réagit simplement dans un premier temps à l'oubli, au mépris, en employant ses propres moyens, ses propres atouts et ses propres forces pour refuser la mort. Et cela vient autant de simples citoyens que d'élus. Pour autant, même s'il existe une véritable tristesse face à l'abandon de l'État, on se refuse pour le moment à revendiquer une marche séparée. On se dit toujours fiers d'être Français, d'appartenir à cette Histoire, on attend toujours que la réponse vienne de l'échelon central. On ne conteste que très peu le modèle jacobin. Simplement, il faut bien survivre. Et pour survivre, il faut se réinventer. Et cela passe, pour le moment, faute de mieux, par l'autonomie.

29/03/2021 - Toute reproduction interdite


Le réveil de la France oubliée par Anthony Cortes
éditions du Rocher
De Fild Fildmedia