Société | 17 mars 2021

Djouhri, le chef d'orchestre de la campagne de Sarkozy s'exile en Suisse

De Ian Hamel
4 min

Désigné comme l’homme capable de faire sauter dix fois la République, et surtout comme le témoin-clé du financement de la campagne de Nicolas Sarkozy par la Libye en 2012, Alexandre Djouhri a regagné discrètement son domicile genevois. Pourquoi la justice française lui a-t-elle permis de quitter la France ? 

                       Une enquête de Ian Hamel, à Genève.

Maître Pierre Cornut-Gentille, l’un des avocats parisiens d’Alexandre Djouhri, ne voit rien d’anormal quant au retour de son client sur les bords du lac Léman : « Il est sous contrôle judiciaire. Il a obtenu le droit de rentrer chez lui. Je n’en dirais pas plus », commente-t-il sobrement. Pourtant, la liste des charges retenues contre « Monsieur Alexandre » (né Ahmed Djourhi) donne le tournis : faux et usage de faux, corruption active, corruption active d’agent public étranger, complicité de détournements de fonds publics par une personne chargée d’une mission de service public, recel de détournements de fonds publics par une personne chargée d’une mission de service public, blanchiment de détournement de fonds publics par une personne chargée d’une mission de service public, blanchiment de corruption active et passive en bande organisée, blanchiment de corruption active et passive d’agent public étranger en bande organisée et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée.

Même si certains chefs d’accusation ont pu être retirés depuis, on imagine que les juges, contraints de patienter plusieurs années avant de pouvoir interroger Alexandre Djouhri, ont certainement encore une montagne de questions à lui poser. Du moins si l’on en croit la demande d’entraide judiciaire internationale adressée aux autorités suisses le 8 janvier 2014 : « Les faits investigués portent sur des soupçons de corruption active et passive d’agents publics français et libyens qui auraient opéré dès 2005 aux fins d’obtenir des fonds libyens destinés à financer la campagne électorale de [Nicolas Sarkozy] à hauteur de 50 millions d’euros ».

Perquisitions à Genève en mars 2015

A cela s’ajoute le fait que « des sociétés françaises auraient bénéficié en Libye de contrats pour des prestations fictives pour des montants dépassant les 100 millions d’euros ». Difficile d’être plus clair : Alexandre Djouhri apparaît dans ces documents, aux yeux des magistrats français, comme l’homme susceptible de faire tomber l’ancien président Nicolas Sarkozy. Or, il faut attendre plus d’une année, le 24 mars 2015, pour que le procureur Patrice Amar et le juge Serge Tournaire perquisitionnent, en présence de magistrats suisses, la villa à Chêne-Bougeries, un appartement et les locaux d’une société à Genève, propriétés d’Alexandre Djouhri. Étrangement, la justice française ne profite pas de ce déplacement dans la Cité de Calvin pour interroger l’homme d’affaires.

Ce n’est que le 19 juillet 2016 qu’Alexandre Djouhri reçoit par mail (sic) une « citation à comparaître » de la part d’un officier de police judiciaire parisien, pour une audition le 7 septembre de la même année. Or, pour convoquer un témoin, la Suisse étant un pays étranger, il faut respecter une convention judiciaire. On ne peut pas le faire avec un simple email. L’enfant de la Seine-Saint-Denis (il est né le 18 février 1959 à Saint-Denis) n’y répond pas, ne sachant pas s’il sera entendu comme simple témoin ou en tant que prévenu.

Situation encore plus incompréhensible : le 7 janvier 2018, Alexandre Djouhri est arrêté à l’aéroport de Genève par les gardes-frontière suisses au motif d’une « demande d’arrestation provisoire formelle du Parquet national financier aux autorités de la Confédération helvétique du 5 juillet 2017 ». Pourquoi les Suisses ne l’ont-ils pas arrêté avant, alors que Djourhi est domicilié depuis plus de deux décennies dans le canton de Genève ? Plus incroyable encore : plutôt que de le remettre aux Français (l’aéroport de Genève-Cointrin est franco-suisse), les Suisses préfèrent le laisser prendre son vol pour Londres. Résultat, la justice française va encore perdre deux années supplémentaires avant que la Grande-Bretagne n’accepte d’extrader l’intermédiaire franco-algérien.

L’étrange silence de la presse française

A son arrivée à l’aéroport de Roissy, Alexandre Djouhri est appréhendé « comme s’il s’agissait d’interpeller Pablo Escobar ». Pourtant, incarcéré le 31 janvier 2020, Alexandre Djourhi, qui souffre de problèmes cardiaques, retrouve la liberté dès le 16 mars 2020. Le Monde explique qu’âgé de 61 ans, l’intermédiaire serait « considéré par les responsables médicaux de la prison de Fresnes comme une personne fragile en cas de contamination ». L’ami de Nicolas Sarkozy et de l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin, après s’être vu poser un bracelet électronique, est hébergé chez un ami résidant à Paris.

Depuis, c’est le silence radio dans toute la presse française. L’homme, présenté pendant des années comme l’ennemi public numéro 1, a pu tranquillement - et dans la plus grande discrétion - rejoindre son domicile en Suisse il y a quelques semaines. Vraisemblablement en décembre 2020. Le site Mondafrique, qui révèle ce départ en catimini, s’étonne que « la presse française qui a consacré des centaines d’articles généralement hostiles à son sujet, ne mentionne cet étonnant épilogue et n’interroge les magistrats sur cette soudaine mansuétude ».

A Genève, Jean-Luc Herbez, l’avocat d’Alexandre Djouhri, qui, dans le passé, n’a guère ménagé ses efforts pour défendre l’homme d’affaires, n’a pas souhaité répondre à nos appels. Et les connaissances locales de « Monsieur Alexandre » préfèrent conserver l’anonymat. L’homme, malgré une santé délicate, inspirerait-il encore certaines craintes ? Et que penser de ce traitement de faveur ? Alexandre Djouhri aurait-il finalement accepté de balancer Nicolas Sarkozy ? A moins que les magistrats lui aient taillé un costume beaucoup trop grand pour lui, et seraient dans l’incapacité de justifier leurs accusations.

Dans la ville du bout du lac, on dit que l’homme d’affaires franco-Algérien préparerait un livre sur les relations secrètes entre Paris et Alger.

16/03/2021 - Toute reproduction interdite


L'ancien président Nicolas Sarkozy entre dans sa voiture alors qu'il quitte sa maison à Paris, le le 21 mars 2018.
Benoit Tessier/Reuters
De Ian Hamel

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