La Syrie de Bachar el-Assad est en voie d’être réintégrée dans la Ligue arabe. Après son intervention militaire victorieuse dans le pays, c’est à la fois un nouveau succès diplomatique pour Moscou et un échec pour les opposants du président syrien les plus farouches, de l’intérieur tout comme à l’international.

L’édito international de Roland Lombardi

En Afghanistan, le Qatar s’est révélé incontournable. Principal soutien des Talibans, le petit émirat a été l’intermédiaire privilégié entre ces derniers et les Occidentaux lors de leur retour à Kaboul cet été. Ce succès, comme la fin de son isolement par l’Arabie saoudite et ses alliés en janvier dernier dans la région et sur la scène internationale depuis l’arrivée de Joe Biden à la Maison-Blanche, ne sauraient cacher une série de revers dans la région depuis quelques mois pour Doha, son janissaire turc et leurs débiteurs islamistes. Mise à l’écart du pouvoir des Frères musulmans tunisiens, cuisante défaite électorale des Frères au Maroc, relative défaite en Libye, coup d’État militaire au Soudan : autant de preuves que les grands rivaux des Qataris et des Turcs, l’Entente contre-révolutionnaire du Caire, de Riyad et d’Abou Dhabi, continuent de marquer des points à leur détriment.

En Syrie, même si Erdogan soutient encore les jihadistes de la dernière poche rebelle d’Idleb et négocie toujours avec les Russes, les jeux sont faits.

Assad a gagné la guerre, et dix ans plus tard, il est toujours là ; et qu’on l’aime ou qu’on le déteste, il faut à présent et de nouveau compter avec lui.

Comme je l’annonçais dans mon livre Poutine d’Arabie (VA Éditions, 2020) et dans un article en août 2020 dans ces colonnes, le retour en grâce d’Assad dans les chancelleries et instances régionales comme internationales est le résultat de la réussite militaire et surtout diplomatique de la Russie, son grand parrain.

L’État syrien n’a pas toujours été aussi isolé que certains le prétendaient. Nul besoin de rappeler le soutien également militaire et décisif de l’Iran. Certes, au début de la révolte en 2011 et devant la répression sanglante des opposants, les ennemis arabes du leader syrien avaient pris fait et cause pour la rébellion et s’étaient alignés sur la politique des États-Unis d’Obama et des Européens, avec la France à la pointe de la lutte anti-Assad pour des raisons morales, mais surtout pour faire plaisir à ses riches clients du Golfe. C'est ainsi que la Syrie fut exclue de la Ligue arabe en 2012.

Mais dès 2013, Sissi renverse le pouvoir frériste au Caire et reprend langue avec Damas. Les armées égyptienne et syrienne n’ont jamais rompu leurs liens historiques et les services de renseignements des deux pays vont intensifier leur coopération jusqu’à voir des émissaires du président Sissi intervenir dans les négociations, aux côtés des Russes, durant les redditions des derniers bastions rebelles en Syrie.

Même l’Arabie saoudite - le pays phare du sunnisme qui avait financé une des instances de l’opposition syrienne comme certaines milices salafistes en Syrie - a changé son fusil d’épaule à partir de 2015 avec le nouveau roi Salmane, et surtout la montée en puissance de son fils, MBS. Avec l’intervention russe et ses premiers succès, Riyad se rapproche même de Moscou en 2017, et le prince héritier - dans la droite ligne d’une politique régionale, inédite pour son pays, de lutte contre le salafisme jihadiste-, cesse tout financement et soutien à ses anciens obligés syriens. Ce qui était l’une des conditions sur les accords traitant du pétrole et surtout du réchauffement des relations avec Poutine.

Sous les auspices du Kremlin et à l’instar de son allié émirati, la Royaume saoudien se rapproche donc peu à peu d’Assad et ces dernières années, Ali Mamlouk, le puissant patron des services de sécurité syriens, s’est rendu à plusieurs reprises à Riyad…

Quant aux Émirats Arabes Unis - dont les services spéciaux n’ont jamais stoppé leur collaboration avec leurs homologues syriens - ils sont le premier pays arabe à rouvrir leur ambassade à Damas dès 2018.

La réintégration de la Syrie d’Assad dans le giron arabe se réalise donc progressivement.

Dernièrement - une première depuis dix ans - le roi Abdallah de Jordanie s’est entretenu au téléphone avec le maître de Damas. Amman a également rouvert sa frontière avec la Syrie afin de reprendre ses échanges commerciaux, et a accueilli le ministre syrien de la Défense pour discuter de coopération sécuritaire. Le roi jordanien avait d'ailleurs plaidé auprès du président Biden, dès le printemps dernier, pour une réintégration de la Syrie sur l’échiquier régional… Le pragmatique Biden n’avait alors rien trouvé à redire à propos de cette inflexion en cours entre ses alliés arabes et le « dictateur » de Damas, se résignant encore une fois à suivre finalement la politique réaliste de son prédécesseur, orchestrée par Mike Pompeo. Cependant, accusé de rester silencieux et passif devant cette fâcheuse tendance par la partie la plus idéologue de son administration et du parti démocrate – également sous la pression des lobbyistes de Doha –, le président américain a été obligé d’éclaircir sa position. Ainsi, Washington a fini par démentir tout soutien à « une normalisation » avec le régime syrien. Le 13 octobre dernier, le secrétaire d’État Antony Blinken rappelait que les États-Unis n’avaient toujours pas « levé la moindre sanction contre la Syrie ». Depuis, il a confirmé la posture américaine opposée à tout soutien pour la reconstruction du pays « tant qu’il n’y aura pas des progrès irréversibles vers une solution politique », même si un accord récent a été trouvé afin de permettre l’acheminement du gaz égyptien vers le Liban, via la Jordanie et la Syrie.

Quoi qu’il en soit, les Russes, et encore moins les Iraniens, ne peuvent soutenir à eux seuls le coût de la reconstruction du pays totalement exsangue après dix ans de guerre civile. C’est la raison pour laquelle les diplomates russes sont si actifs pour faire revenir les investissements saoudiens ou émiratis (comme chinois, d’ailleurs !). En échange, Abou Dhabi et Riyad souhaitent qu’Assad prenne ses distances avec Téhéran et pousse les Iraniens vers la sortie. Ce qui n’est pas sans déplaire aux Israéliens, mais également aux Russes et même à certains dignitaires syriens proches du pouvoir.

En attendant sa réintégration – en bonne voie – au sein de la Ligue arabe, la Syrie vient de rejoindre Interpol !

Qu’en est-il de l’Europe et de la France ?

Toujours hors-jeu et encore arc-boutée sur ses considérations morales, l’UE refuse toujours de participer à la reconstruction de la Syrie et encore moins de discuter avec Assad tant que ce dernier n’aura pas accepté une transition du pouvoir. Or, le président syrien, fort de sa victoire, n’est pas prêt à faire des concessions.

Pour autant, certains membres de l’Union, plus pragmatiques, comme des pays de l’Europe de l’Est, l’Italie et l’Espagne, ont déjà repris discrètement contact avec le régime syrien par le biais de leurs services spéciaux... dès 2013. Cette année-là, le ministre français de l’Intérieur Manuel Valls avait refusé une liste de djihadistes français opérant en Syrie, secrètement proposée par les services syriens ! Des membres des services français soutiennent encore que certains terroristes du Bataclan étaient sur cette liste.

Aujourd’hui, Paris s’oppose toujours à la réintégration de la Syrie au sein de la Ligue arabe. Même si celle-ci est soutenue par ses alliés jordaniens, égyptiens, émiratis et irakiens.

La France est, dans l’Union européenne, le pays le plus ferme et le plus intransigeant avec l’État syrien. Certes, le Quai d’Orsay a pris acte de la victoire d’Assad, et admis qu’il ne lâchera pas le pouvoir. Mais toujours allergique à toute realpolitik, Paris déclare que « tant que le régime syrien continuera d’alimenter l’instabilité, la crise humanitaire et le risque terroriste, la France restera opposée à la normalisation des relations avec Damas et à tout allègement des sanctions ». Bref, ne soyons pas dupes, sous couvert d’un beau vernis moral et droit-de-l’hommiste, après dix ans de fiascos diplomatiques, ce sont toujours nos riches clients et investisseurs qataris qui semblent encore dicter notre politique au Levant !

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Le président syrien Bashar al-Assad s'exprime lors d'une réunion de son cabinet à Damas, en Syrie,
© SANA on MSANA/Handout via Reuters
De Roland Lombardi