Les premiers mouvements de contestation sont apparus dans les provinces jordaniennes au début du Printemps. Les manifestations dans la capitale, Amman, rassemblent désormais quotidiennement des dizaines de milliers de manifestants. Des chiffres qui n’ont pas été observés depuis 2011, année de l’embrasement des printemps arabes. Par Maxime Chauffour 

La Jordanie est souvent louée pour sa stabilité, étonnante au vu de la situation régionale. La démission du Premier ministre en réponse à des contestations, survenue le 4 juin dernier, ne connait que deux précédents dans l’histoire du royaume: en 1955 et en 1989. La persévérance des protestataires a donc abouti sur une destitution historique, bien qu’insuffisante pour désamorcer la crise politique. En cause, la baisse des subventions des produits de base et l’augmentation des impôts (d’en moyenne 5% pour les particuliers et de 30% pour les entreprises) que le FMI a préconisées pour relancer l’économie jordanienne. La dette du pays ne cesse en effet de croitre, et l’organisation internationale avait conditionnée ses aides à une réduction de celle-ci à 77 % du PIB d’ici à 2021, contre 95 % en 2017. L’impact de ces coupes budgétaires sur les populations est à l’origine des protestations, essentiellement économiques donc. Mais la soumission au Fond Monétaire International et à la Banque Mondiale est également mise en cause, de même que la corruption – de l’administration et de la justice particulièrement.

Le remaniement gouvernemental demandé par le Roi s’est accompagné d’un discours d’apaisement: Abdallah II a appelé au dialogue, bien que l’expression laisse plutôt penser à un exercice de pédagogie sur la nécessité des réformes. Les indicateurs économiques sont en effet inquiétants. La Jordanie est un Etat sous perfusion qui connait des problèmes économiques structurels justifiant les réformes. La dépendance du pays, tant pétrolière qu’alimentaire et financière, est un facteur clé qui explique la relative prospérité du pays. Le territoire jordanien ne dispose en effet pas de ressources premières importantes, et doit composer avec des problèmes de sècheresse endémiques.

Le Conseil de Coopération du Golfe et les Etats-Unis soutiennent donc économiquement le pays. Selon Khalil Atieh, ancien membre du parlement jordanien, les alliés arabes de la Jordanie craignent trop la contagion des mouvements sociaux pour abandonner le Royaume à son sort. Un basculement du régime serait un risque stratégique tant pour les Etats du Golfe que pour Israël, puisque la Jordanie fait jusque-là barrage à l’afflux de réfugiés syriens et à l’influence iranienne.

Le secrétaire d’Etat américain, Rex Tillerson, a ainsi déclaré en février dernier que « le partenariat entre les Etats-Unis et la Jordanie n’a jamais été aussi fort ». Washington contribue à hauteur de 10% au budget de l’Etat jordanien, un chiffre qui témoigne de l’importance essentielle d’Amman dans la stratégie de « containment » américaine.

Il est donc difficile de croire que le mouvement social ne sera pas contenu. Les déplacements d’Abdallah II à Riyad ont permis de parvenir à un accord sur le montant (25 milliards de dollars) de l’aide accordée à la Jordanie qui, bien que jugée insuffisante par le journaliste Ali Younes, permettra de soulager l’économie du pays.

Les problèmes structurels risquent en revanche de demeurer. Le faux sentiment de sécurité économique engendré par les aides étrangères est dangereux pour l’avenir du pays, qui se devra de procéder à des réformes structurelles de réduction de la dépense publique à moyen terme. En octobre 2014, la création de la Jordan Investment Commission (JIC) avait ouvert la voie à la simplification de la réglementation sur l’investissement en Jordanie. Cette initiative avait alors permis de débloquer une nouvelle aide du FMI. Bien que décriée, l’obédience du gouvernement jordanien vis-à-vis de ses bailleurs est la voie du salut pour un pays qui devra nécéssairement compter sur les investissements étrangers afin de pallier à son manque de ressources naturelles.

23/07/2018 - Toute reproduction interdite


Le nouveau Premier ministre jordanien Omar al-Razzaz rencontre les dirigeants de l'Union à Amman, Jordanie 7 juin 2018
De GlobalGeoNews GGN