International | 23 mai 2021
2021-5-23

Le rapport inquiétant de la CIA sur le monde en 2040

De Roland Lombardi
5 min

Après chaque élection américaine, la CIA publie un rapport de prospective sur la situation mondiale pour les vingt prochaines années. Les 250 pages du nouvel opus ne sont pas très optimistes quant à notre futur d’ici 2040. « Le monde d’après » Covid que certains espéraient radieux s’avère très inquiétant…

L’édito international de Roland Lombardi

« Gouverner, c’est prévoir… souvent le pire ! ». C’est dans ce but, que le National Intelligence Council (NIC) - le cerveau prospectif de la célèbre agence américaine - élabore tous les quatre ans un rapport sur l’avenir du monde, destiné à chaque nouveau locataire du Bureau ovale de la Maison-Blanche. Cette étude, Dont l’édition de 2009 avait mis en garde contre une possible pandémie venue d’Asie, est notamment constituée des notes des meilleurs analystes du renseignement américain.

La prospective est essentielle pour la stratégie des États et des puissances.

Or, quand on regarde les résultats des politiques internationales de l’Occident de ces dernières années, on se demande si les dirigeants américains et européens lisent vraiment les rapports de leurs services de renseignement et de leurs experts…

Le problème des États-Unis et surtout de l’Europe, c’est que pour faire une prospective de qualité, il faut s’en tenir à la géographie, à l’histoire et au réel ! Un « éveilleur géopolitique » sérieux doit impérativement s’affranchir de la bien-pensance, de toute forme de manichéisme et des idéologies frelatées qui contaminent encore les grand think tanks et les universités outre-Atlantique et européennes.

On l’a clairement vu, particulièrement en France, avec les premières erreurs d’analyses sur les Printemps arabes en 2011…

L’autre inconvénient des démocraties occidentales, c’est leur personnel politique. Comme le disait si bien James Freeman Clarke : « La différence entre l'homme politique et l'homme d'État est la suivante : le premier pense à la prochaine élection, le second à la prochaine génération ». Malheureusement aujourd’hui, il y a une pénurie de cette seconde catégorie parmi les dirigeants…

Pour en revenir au rapport de la CIA pour 2040, intitulé « Le monde en 2040 vu par la CIA, Un monde contesté », ses principales prévisions pour les deux prochaines décennies sont les suivantes :

- La difficulté de certains pays à faire face à leur lourde dette, ce qui ébranlera la confiance des populations de plus en plus pessimistes et suspicieuses, mettant en danger les démocraties. La croissance d’« un sentiment d’insécurité, d’incertitude, concernant l’avenir et de méfiance à l’égard des institutions et des gouvernements qu’ils considèrent comme corrompus ou inefficaces ».

Ce décalage entre les aspirations des peuples et le manque d’offre concrète venant des gouvernements dus aux contraintes économiques, « laisse présager une plus forte instabilité politique, des risques pour la démocratie et un rôle croissant pour les sources de gouvernance alternatives ».

- Un terrorisme, qui loin de disparaître, pourrait se développer. Les experts américains annoncent une possible résurgence en Europe, en Amérique latine ou encore aux États-Unis, de « terroristes d’extrême droite et d’extrême gauche qui font la promotion de toute une série de thématiques : le racisme, l’environnementalisme et l’extrémisme anti-gouvernemental, par exemple ».

- Le dérèglement climatique qui, en s’accentuant, provoquera des tensions entre les pays.

- Et enfin, peut-être le plus alarmant, une pression migratoire en provenance de pays en développement vers les pays développés vieillissants qui ne fera que s’accroître.

La pression migratoire : le plus grand défi géopolitique de l’Europe

Comme je l’écrivais en 2019 dans un édito ayant pour titre : « Crise migratoire : Souvenons-nous d’Andrinople…[1], » notre continent est en train de vivre la plus grande crise géopolitique de son histoire contemporaine.

Nous assistons déjà à ses premières répercutions dans tous les pays européens : montée des populismes et des communautarismes, tensions identitaires, communautaires et sociales, attentats, explosion de la délinquance...

Et cela ne fait commencer !

Sans grande surprise, l’étude américaine indique que « les pays relativement pauvres d’Afrique subsaharienne et d’Asie du Sud seront à l’origine de la majeure partie de la croissance démographique mondiale », et donc « ces tendances démographiques et humaines pèseront sur les gouvernements pour qu’ils augmentent les investissements publics et contrôlent l’immigration ».

L’instabilité politique de l’Afrique et du Maghreb étant ce qu’elle est, nous ne sommes pas à l’abri de nouvelles vagues migratoires et du chantage de pays comme la Turquie d’Erdogan ou récemment du Maroc qui, en désaccord avec Madrid, a orchestré l’afflux massif de 8 000 Marocains en quelques jours dans l’enclave espagnole de Ceuta !

Au-delà d’un véritable et ambitieux plan de coopération et de co-développement avec les États du Sud, les responsables européens doivent urgemment prendre conscience du danger et instaurer une politique migratoire ferme et sévère afin de couper les appels d’air et « verrouiller » le continent.

Ainsi, les chantages n’auront plus lieu d’être. Il en va de nos politiques étrangères mais surtout de la cohésion des nations européennes voire de leur survie. Car si rien n’est fait avant qu’il ne soit trop tard, les futurs dirigeants européens - à la condition de vouloir préserver la sécurité du Vieux Continent - seront forcés de prendre des décisions qui dépassent aujourd’hui l’entendement et qui seront surtout tragiques pour tous…

Une révolution copernicienne est nécessaire dans l’esprit de certains politiciens. Malheureusement nous en sommes encore loin. Quand François Bayrou déclare que pour trouver un nouveau souffle démographique, la France devra jouer des 2 leviers que constituent la natalité et l'immigration, nous avons ici la déconnection du réel et toute la vacuité personnifiée d’une certaine classe politique. L’intégration ne fonctionne plus depuis les années 1980 et l’horizon socio-économique du pays est plus qu’incertain. Jouer avec le levier du « toujours plus d'immigration », est géopolitiquement suicidaire.

Près de 70 % des Français sont défavorables à l’immigration pour sauver la démographie.

Ils ne veulent plus qu’on leur impose, contre leur volonté, une immigration massive et illégale.

Ce point du rapport de la CIA sur la pression migratoire peut être à l’origine de la réalisation de tous les pires scénarios précédemment évoqués par les experts américains : la perte définitive de la confiance dans les gouvernements, une forte fragilisation des démocraties, un terrorisme islamiste et d’extrême-droite et enfin, des risques de conflits internes dans chaque pays…

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour Fild. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

[1] https://fildmedia.com/article/crise-migratoire-souvenons-nous-dandrinople?fbclid=IwAR0fiV1Gru38HuFryPnk7r8dxifF_yhsMPlF6cUwQNXhsOeLkprOtyWjx-8


Moroccan citizens stand on the rocks in front at El Tarajal beach, near the fence between the Spanish-Moroccan border, after thousands of migrants swam across this border on Monday, in Ceuta, Spain, May 18, 2021
© Jon Nazca/Reuters
De Roland Lombardi