Culture | 16 juin 2020

Le radeau de Méduse ou le naufrage de l’âme humaine

De Stéphanie Cabanne
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Série : Des pirates aux chasseurs de trésors en passant par l’histoire secrète des grandes œuvres artistiques, Stéphanie Cabanne nous livre chaque vendredi des récits extraordinaires.

On l’a appelé « le naufrage du siècle » !

Naufrage sans tempête, dû à la seule incompétence d’un homme, qui conduit ses passagers aux confins de ce que peut endurer l’humain. L’épouvante semée par ce drame dans la société de la Restauration éveille l’intérêt d’un jeune peintre de vingt-cinq ans, Théodore Géricault, bien décidé à conquérir sa place dans l’histoire de la peinture.

La Méduse est une splendide frégate qui a failli emmener Napoléon en Amérique au départ de l’île d’Aix, en 1815. L’année suivante, elle devient le vaisseau amiral d’une flottille envoyée reprendre possession du Sénégal. Après des années de guerres éprouvantes, la France retrouve ses colonies de la côte ouest africaine, tombée aux mains des Anglais en 1808. Deux-cent-quarante personnes se trouvent à bord, des fonctionnaires de la colonie du Sénégal et leur famille, le régiment d’Afrique et le gouverneur Schmaltz. Le capitaine, Hugues Duroy de Chaumareys, officier de la Marine de l’Ancien Régime, s’est vu confier le commandement à son retour d’exil, en récompense de sa fidélité aux Bourbons. Il n’a pas navigué depuis vingt-cinq ans.

Partie de Rochefort à l’aube du 17 juin 1816, la Méduse atteint les îles Canaries le 29 et approche bientôt la côte mauritanienne. Le temps est magnifique. Les marins viennent de fêter dans la liesse le passage du Tropique du Cancer.

Pourtant, le capitaine Chaumareys est alerté par son état-major du danger que constitue le banc d’Arguin, vaste étendue de sable sur lequel la frégate risque de s’échouer. Il préfère ne pas écouter ces jeunes officiers issus des armées révolutionnaires et de l’Empire. Le drame se noue lorsque la Méduse, enlisée sur le banc d’Arguin, ne parvient pas à se dégager.

Avec la mature, on fabrique un radeau : un caillebotis de vingt mètres sur sept, destiné à délester le navire de ses lourdes charges. Mais dans l’impossibilité de désensabler le navire, cent-trente-cinq hommes y sont embarqués de force. Une quinzaine d’officiers se joignent à eux. Les autres prennent place dans six chaloupes, parmi lesquels Chaumareys et le gouverneur Schmaltz. C’est ce dernier qui donne l’ordre de sectionner le câble qui tire le radeau. Celui-ci se retrouve donc abandonné en pleine mer. Ses passagers n’ont ni carte ni boussole et pour survivre, ils ne disposent que d’un peu d’eau, de barriques de vin et de quelques biscuits.

Leur périple va durer quatorze jours.

Les divisions politiques qui secouent la société française ne tardent pas à se rejouer sur le radeau. Les officiers se tiennent au centre, sur une esplanade aménagée près des mâts de hune ; tous les autres, matelots, soldats antillais, jeunes mousses, sont cantonnés sur les bords, serrés les uns contre les autres, à la merci du vent et des assauts de la mer.

Les flots tourmentés déferlent sur le radeau et emportent les plus faibles. Certains se jettent à l’eau par désespoir. Au cours de la deuxième nuit, des soldats ivres déclenchent une révolte, armés de sabres et de couteaux. Les officiers y répondent en tirant. Soixante-cinq hommes périssent pour quelques barriques de vin. Dans leurs témoignages, certains survivants raconteront que les officiers les ont poussés à s’enivrer pour se débarrasser d’eux. La seule femme présente à bord, une ancienne cantinière des armées napoléoniennes, est jetée à l’eau puis repêchée à deux reprises.

Le plus effroyable reste à venir.

Dès le troisième jour, des naufragés entreprennent de découper des lamelles de chair sur les cadavres. Le rituel anthropophage est supervisé par le chirurgien Savigny, qui conseille de les faire sécher au soleil. Ces actes, qui vont se répéter pendant dix jours, sèmeront l’effroi et créeront un scandale qui éclaboussera la Marine et le régime de Louis XVIII.

Pendant la journée, la chaleur accablante, la faim et le désespoir font basculer certains dans la folie. Sans trop de scrupules, les plus vaillants se débarrassent des plus faibles. Cela permet de gagner quelques jours de ration de vin supplémentaires.

Le 17 juillet, dans les premières lueurs qui commencent à blanchir l'horizon, une voile apparaît au loin. Le brick l’Argus, envoyé du Sénégal pour leur porter secours, les a enfin trouvés. Il y a dix survivants.

De retour en France, une nouvelle bataille commence. Le récit des survivants, Corréard et Savigny, met en lumière la responsabilité du capitaine Chaumareys qui s’obstine jusqu’à son jugement à considérer cette affaire comme « une bagatelle ». Chacun essaie de se dédouaner. Récemment mis au jour, d’autres témoignages révèlent que manifestement, un groupe a tenté d’éliminer l’autre pour assurer sa survie.

C’est probablement cette face sombre de l’être humain, que tout sentiment de solidarité a abandonné, s’adonnant au cannibalisme et frôlant la folie, qui a retenu l’attention du jeune Géricault. Enfant de la Révolution, il est l’un des premiers à oser bousculer l’image de l’homme fait de raison, issue des Lumières, et à tendre un miroir peu complaisant à ses contemporains. Son tableau est l’attraction du Salon de 1819 où il épouvante les visiteurs. Naufrage pour son auteur, il ouvre la voie du Romantisme.

17/06/2020 - Toute reproduction interdite


Reconstitution du radeau de Méduse au Musée de la Marine, Rochefort
DR
De Stéphanie Cabanne

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