Malgré les nombreux scandales dénonçant le soutien de l’émirat à l’islam radical au Moyen-Orient et en Europe, celui-ci continue de demeurer un partenaire important de certaines grandes marques françaises. Notre contributeur, spécialiste du Qatar, revient sur ces étranges relations.

Par Jean-Pierre Marongiu (avec la rédaction)

En 2012, le fonds Qatar Holding entrait dans le capital du groupe français de luxe LVMH franchissant le seuil statutaire des 1%, en acquérant 1,03% de groupe de luxe dirigé par Bernard Arnault.

Cette acquisition de Qatar Holding, contrôlée par Qatar Investment Authority marquait le début d’une offensive de l’émirat sur le secteur du luxe français. Aussi bien directement que par l’intermédiaire de sociétés dont le Qatar est partenaire comme Total, qui a récemment renforcé ses participations dans certains fleurons économiques français, avec une prédilection pour le luxe, le sport et les médias et dont le Qatar possède 2%.

Cette stratégie d’investissement dans les secteurs français de la mode, de l’immobilier de luxe, de la joaillerie et de la maroquinerie correspond pour une part à l’attrait des Qataris pour tout ce qui brille, et pour une autre à une volonté de s’offrir une partie du patrimoine culturel français.

Ainsi, après le très médiatique rachat du PSG et de nombreux palaces tels le Carlton à Cannes ou le Royal Monceau à Paris, le cap a été mis sur les médias. Le Qatar est devenu un actionnaire important du groupe de médias Lagardère, sans délaisser l'industrie pour autant puisqu'il a acquis 5% du capital de Veolia Environnement et 5,6% du groupe de BTP Vinci, et pris le contrôle du maroquinier Le Tanneur.

L'hôtel Martinez à Cannes, le Palais de la Méditerranée à Nice, le Concorde Lafayette et l'hôtel du Louvre à Paris grossissent aussi la liste des 24 hôtels de prestige appartenant à Katara Hospitaly à travers le monde.

La fièvre acheteuse porte également sur les fonds de commerce d'autres hôtels, dont Starwood qui ne possédait pas les murs, le Concorde Opéra (ex-Concorde Saint-Lazare) à Paris, la Villa Massalia à Marseille, le Concorde Berlin et l'Hôtel de la Paix à Genève.

Par ailleurs, Le Qatar reste le principal actionnaire du Crédit Suisse même en ayant abaissé temporairement sa participation sous les 5%, en raison de positions d'achats. Cet automne, il devrait repasser au-dessus de cette barre, en détenant plus de 30 millions de nouveaux titres de la banque aux deux voiles. Il est à noter que l’une des activités du Crédit Suisse est l’investissement dans les marques de luxe, allant même jusqu’à jouer les chefs d’orchestre boursiers pour faciliter les acquisitions par la Qatar Investment Authority. On se souvient qu’un broker du Crédit Suisse avait tenté de déstabiliser Hermès, le champion incontesté de l'ultra luxe en considérant l’action trop chère. Le Marché n’avait pas suivi et Qatar Investment Authority avait dû reporter ses velléités de prise de participation.

Investissements prestigieux, stratégie d’influence et sympathies islamistes

En devenant actionnaire à plus de 1% de LVMH, le Qatar possède par exemple un droit de regard sur plus de 75 maisons et marques de produit de luxe du groupe, organisé autour de six pôles d’activités :

- Vins et spiritueux dont : le cognac Hennessy, la vodka Belvédère, les whiskies Ardbeg et Glenmorangie et de nombreux crus viticoles classés.

- Mode et maroquinerie dont : Céline, Christian Dior, Fendi, Givenchy, Kenzo, Louis Vuitton.

- Parfums et cosmétiques dont : les parfums Christian Dior, les parfums Givenchy, Guerlain, Jean Patou, Kenzo Parfums…

- Montres et joaillerie dont : Bvlgari, Chaumet, TAG Heuer, Tiffany & Co…

- Distribution sélective dont : Le Bon Marché Rive Gauche, DFS (Duty Free Shoppers Group) La Samaritaine, Sephora, Veepee...

- Hôtellerie et autres activités dont : les hôtels Cheval Blanc (5 établissements)

La stratégie de développement de Qatar Investment Authority dans le secteur du Luxe français répond en fait aux mêmes méthodologies que celles appliquées aux médias, à l’industrie et à l’immobilier. Il s'agit d'acquérir des participations certes minoritaires, mais qui permettent de rayonner internationalement et de devenir un interlocuteur incontournable.

Par exemple, bien qu’ayant diminué sa participation dans le Tanneur, c’est l’émirat, actionnaire minoritaire, qui a récemment renfloué les comptes en injectant près de 30 millions d’euros dans la société.

Bien sûr, on comprend que le Qatar représente une manne financière intéressante pour les sociétés françaises et plus largement européennes.

Il demeure toutefois légitime de s’interroger sur les motivations réelles d’un État connu pour faire de la stratégie d’influence, par ailleurs sponsor de l’organisation islamiste des Frères musulmans, et impliqué dans le financement et le soutien à différentes organisations islamistes comme le Hamas, qui investit aussi lourdement dans des industries dont certaines commercialisent parfois des produits non conformes à l’islam.

Récemment, un businessman tunisien proche la confrérie islamiste et du Qatar – et ancien compagnon de route de Tariq Ramadan - par ailleurs ardent lobbyiste du business Halal, se retrouvait ainsi parmi les hôtes de marque d’une soirée organisée par l’enseigne Vuitton en Espagne. Sans que cela n’interpelle personne parmi les organisateurs, pourtant habitués à la plus grande des vigilances vis-à-vis de leurs invités et partenaires.

Erreur de casting, ou invitation de complaisance d’un activiste pourtant peu susceptible de partager les valeurs de l’enseigne française ?

À l’instar de Vuitton, les grandes marques doivent en tout cas se poser la question de leurs relations avec les investisseurs Qataris, surtout quand on sait les liens de certaines fortunes de l’émirat et de leurs lobbyistes avec la nébuleuse islamiste. Car au Qatar, de la stratégie d’influence à l’entrisme, il n’y a qu’un pas.

22/07/2021 - Toute reproduction interdite


Une vue aérienne montre la zone diplomatique de Doha, le 21 mars 2013.
© Fadi Al-Assaad/Reuters
De Jean-Pierre Marongiu