Le coronavirus est-il en train de réussir là où les droits de l’homme n’ont pu le faire ? Mettre à bas une dictature, qui plus est une pétromonarchie islamiste, n’est pas chose aisée. Sans doute fallait-il pour cela qu’un facteur indépendant de toute stratégie diplomatique, voire immunisé contre les formes pernicieuses de la corruption, vienne perturber l’ordre mondial. Analyse de Jean-Pierre Marongiu

Pourquoi le Qatar va s’effondrer.

Tout spécialiste de l’analyse de risques pourrait en témoigner, un effondrement est toujours la conséquence d’une accumulation de circonstances, jamais le fait d’un paramètre unique. Quels sont donc les éléments qui ont conduit l’arrogant émirat au seuil du précipice ?

- Donald Trump est élu en 2016 et prend officiellement ses fonctions en janvier 2017. La politique étrangère américaine au Moyen-Orient est abandonnée. L’administration américaine sous la direction de Barak Obama avait pris de la distance avec l’Arabie Saoudite en se rapprochant de l’Iran. Trump va immédiatement changer de cap.

- En mai 2017 Donald Trump choisit l’Arabie Saoudite pour effectuer sa première visite officielle à l’étranger. Quelques jours après cette rencontre, le 6 juin 2017, l’Arabie saoudite et ses alliés (Égypte, Émirats unis, Bahreïn, Yémen, Maldives) décrètent le blocus économique du Qatar. Par une série de tweets, Donald Trump dit voir dans la rupture des relations diplomatiques avec le Qatar décidée par l'Arabie Saoudite et ses alliés, le début de la fin du terrorisme. Le Qatar se tourne alors vers Istanbul, Téhéran et Moscou pour desserrer l’étau économique.

- En 2018, le Fonds monétaire international (FMI) publie une note indiquant que le blocus a produit deux effets sur l'économie du Qatar. La banque centrale a été contrainte de puiser lourdement dans ses réserves pour soutenir le secteur bancaire. D’autre part, en manque de liquidité le Qatar a dû accroître sa production de gaz.

- En 2019, alors que le blocus du Qatar perdure, la crise syrienne et les relations troubles qu’entretient Tamim Al Thani avec Daesh jouent un rôle aggravant dans l’équilibre régional. La proximité entre le Qatar et la Turquie finit par faire de l’ombre à la Russie de Poutine de plus en plus encline à une normalisation des relations avec les USA. D’autant que l’effort de guerre fragilise financièrement les positions hégémoniques d’Erdogan, qui escomptait tirer parti des ressources gazières qatariennes.

- L’effondrement des prix du pétrole en mars 2020 a entraîné la chute des places boursières du Moyen-Orient. La conjonction avec le ralentissement de l’économie mondiale due au Covid-19 occasionne pour les six pays du Conseil de coopération du Golfe (CCG - Arabie saoudite, Bahreïn, les Émirats arabes unis, Oman, Qatar et Koweït) une perte estimée à 150 milliards de dollars de recettes pétrolières. La décision de l’Arabie Saoudite de surproduire va accroître la chute des cours.

- La crise sanitaire isole le Qatar de ses alliés. La Turquie et l'Iran qui doivent faire face à l’épidémie d’une part et à une récession économique sans précédent liée à la fermeture des espaces aériens et aux renforcements des frontières internationales font passer leurs intérêts propres avant ceux du Qatar.

- Au Qatar, la situation à l’intérieur du pays est intenable. La communauté indienne qui constitue 25 % de la population réclame en vain d’être rapatriée. Il apparaît que les Indiens sont gravement touchés par la maladie.

La compagnie aérienne nationale Qatar Airways a réduit ses vols internationaux de plus de 70 % et bien qu’officiellement son activité continue en dépit de la fermeture des aéroports de la plupart de ses destinations, son directeur Al Bakr envisage de faire appel à l’État. Qatar Airways accuse à ce jour une perte de 639 millions de dollars.

Le dossier coupe du monde 2022.

L’hécatombe du coronavirus parmi les populations de travailleurs a finalement mis un frein aux constructions des stades de la coupe du monde. Les chantiers sont désormais arrêtés pour une date indéterminée.

Un rebondissement à New York va pousser la FIFA dans ses derniers retranchements. Dans de soudaines et inattendues déclarations Sepp Blatter, admets que les conditions d’attribution ont été entachées de pressions politiques et probablement (sic) de corruption alors que l’édition 2022 était destinée aux États-Unis.

L’effet déclencheur du Qatarovirus.

S’il existe des gagnants à la crise du coronavirus, tels que Benjamin Netanyahu en Israël qui demeure au pouvoir, le Hezbollah au Liban qui se substitue à l’état dans les rues de Beyrouth ou Daesh qui bénéficie du retrait d’une partie de la coalition occidentale mobilisée contre lui en Irak, pour le Qatar ce sont autant de mauvaises nouvelles. En effet, la consolidation politique de Netanyahu conjuguée à celles du Hezbollah et de Daesh ne peut que radicaliser la position des États-Unis et renforcer son soutien à l’Arabie Saoudite. D’autant que la Turquie et l’Iran doivent eux aussi faire face aux conséquences d’une récession économique sans précédent et une propagation féroce de la pandémie.

Dans la perspective de sa réélection, Donald Trump pourrait être tenté de relancer le processus de guerre contre un Iran affaibli et au bord de l’implosion. Les liens renforcés des USA avec l’Arabie Saoudite permettraient à Mohamed Ben Salmane d’enfin annexer le Qatar sans réelle opposition internationale et se positionner comme le champion de la lutte contre le terrorisme.

Ajoutons à cela que les réserves financières du pays étant exsangues, l'émir du Qatar avait appelé en 2016 ses compatriotes à relever les défis de la nouvelle réalité économique, marquée par la baisse des revenus pétroliers, en cessant les dépenses extravagantes et le gaspillage. C’est bien en cela que le Qatar d’hier a d’ores et déjà cessé d’exister.

Les tentatives désespérées de séduction de Sheikh Tamim Al Thani envers l'Europe rapatriant les ressortissants européens bloqués à l’étranger, envoyant en Italie des équipements sanitaires et hospitaliers, les promesses de soutien financier au football européen semblent bien peu de choses pour freiner une pandémie que l’on qualifiera peut-être dans quelques années de Qatarovirus.

25/04/2020 - Toute reproduction interdite


L'émir du Qatar, Cheikh Tamim bin Hamad Al-Thani, participe à un dîner avec le président Donald Trump au département du Trésor à Washington D.C., le 8 juillet 2019
Carlos Barria/Reuters
De Jean-Pierre Marongiu