Culture | 10 décembre 2020

Le Président et son musée

De Stéphanie Cabanne
4 min

Disparu le 4 décembre dernier, le président Giscard d’Estaing laisse un bilan culturel mitigé.  La création du musée d’Orsay va toutefois émerger durant son mandat. Alors que plusieurs voix appellent à rebaptiser le lieu afin d’y attacher son nom, le musée accueillait mercredi l’hommage du Premier ministre et des Français. L’occasion de revenir sur la genèse de l’un des musées les plus célèbres au monde.

                                                                         Par Stéphanie Cabanne.

Le musée d’Orsay est né d’une polémique : celle qui a suivi la calamiteuse démolition des Halles de Victor Baltard entre 1971 et 1973. L’émoi fut tel que les défenseurs du patrimoine du XIXe siècle se mobilisèrent à l'annonce de l’arrêté préfectoral autorisant la destruction de la gare d’Orsay. Construite pour l’Exposition universelle de 1900, ses dimensions modestes la rendaient obsolète. Le président Pompidou prit la décision de sauvegarder le bâtiment et se laissa glisser l’idée d’en faire un musée. L’étude du programme architectural visant à adapter les lieux fut confiée à l’équipe qui avait œuvré au centre Pompidou.

Élu président en 1974, Giscard d’Estaing n’a clairement pas fait de la culture sa priorité. Le ministère de la culture fut remplacé par un simple secrétariat d’Etat et le budget de la culture passa sous son septennat de 0,64 à 0,47% du budget de l’Etat. Le nouveau président - pourtant le plus jeune de la Ve République - montra des goûts plutôt classiques, en rupture avec ceux de son prédécesseur féru d’art contemporain, et bien loin de la politique ambitieuse de François Mitterrand. La première décision en matière culturelle de Giscard d’Estaing fut de stopper le projet de Beaubourg qui ne dut son achèvement qu’à la pugnacité de son Premier ministre, Jacques Chirac. Sa politique culturelle fut surtout patrimoniale, tournée vers les châteaux de Versailles, de Compiègne, de Fontainebleau et d’Ecouen qui reçurent un important soutien, et la création des Journées du patrimoine.

Toutefois, Il reprit le projet de transformation de la gare d’Orsay en musée dédié au XIXe siècle et s’y investit personnellement. Il suivit l’étude du programme architectural et se rendit à Orsay pour examiner les premières maquettes. Surtout, il présida le conseil restreint qui fut l’organe de toutes les décisions. Respecter l’architecture d’origine, insérer le nouveau musée au sein du quartier comptant le Louvre, l’Orangerie et le Jeu de Paume, redéployer les collections issues d’autres musées : le projet était d’envergure. Il comportait aussi la nécessité d’améliorer l’accueil du public et de développer une fonction pédagogique, notamment auprès des jeunes.

La perte de l’élection présidentielle en 1981 priva Giscard d’Estaing de la possibilité de mener à terme ce projet qui lui tenait à cœur. Il assista en tant qu’invité à l’inauguration du musée d’Orsay, le 1er décembre 1986. François Mitterrand reprit en réalité les choix d’origine sans les modifier. Après avoir dénoncé lui aussi la destruction « imbécile et coupable » des Halles, il rangea le projet parmi les « réalisations précieuses » de son prédécesseur.

La politisation du sujet et sa récupération idéologique furent plutôt le fait de son entourage. En visitant les lieux, le Premier ministre Pierre Mauroy insista sur l’importance de la période évoquée, 1840-1914, « qui a vu la révolution industrielle et la naissance des idées socialistes ». Des commentateurs de gauche fustigèrent la définition qu’avait donnée Giscard d´Estaing de son « beau musée, au sens traditionnel de ce terme », un musée de beaux-arts de conception bourgeoise en somme. Ils insistèrent au contraire sur l’ouverture à d’autres formes d’art comme l’affiche, la photographie, l’urbanisme, et recommandèrent la mise en place de salles dédiées aux conférences, aux concerts, au cinéma, afin d’accueillir tous les publics. En réalité, tout cela était déjà prévu dans le projet d’origine et l’on observe avec le recul qu’une conception similaire du musée et de son rôle à jouer au sein de la société était partagée par tous.

De vifs débats autour des collections

À défaut d’occasionner de réels débats au sujet de son existence et de ses missions, le musée d’Orsay déclencha de vives polémiques quant à la nature des collections exposées. Giscard d’Estaing n’en fut certes pas responsable, l’épineuse question des choix esthétiques ayant été laissée aux conservateurs.

Contre toute attente, le musée d’Orsay ne se contenta pas de faire la part belle aux « modernes » consacrés par le XXe siècle : Courbet, Manet, les impressionnistes ou Van Gogh. La longue nef, traversée autrefois par les rails, les fait dialoguer avec ceux que le temps a qualifiés avec mépris de « pompiers », d’artistes « officiels », représentants d’un académisme sclérosé. Orsay a donc consacré leur retour en grâce, dans la suite d’un mouvement datant des années 1970. Quelques galeries parisiennes, deux expositions à Paris en 1973 (sur Lévy-Dhurmer au Grand-Palais et Équivoques au musée des Arts décoratifs) et les travaux d’historiens d’art réputés avaient commencé de sortir du purgatoire les Gérôme, Cabanel et autre Bouguereau.

En découvrant le nouveau musée, beaucoup s’insurgèrent de voir trôner au centre de la nef les Romains de la décadence du très académique Thomas Couture. L’artiste Pierre Alechinsky dénonça avec colère que Gauguin se retrouvât « relégué dans une chambre de bonne », ajoutant : « ce sont parfois les plus significatifs de la lourdeur et du ridicule de leur époque qu’on ressort, comme si de rien n’était ou ne fut ».

Les partisans de l’accrochage éclectique du nouveau musée dénoncèrent le « terrorisme intellectuel » des modernistes, et les prenant à leur propre jeu, rappelèrent que les « pompiers » étaient souvent d’origine modeste, « des vrais artistes socialistes » qui combattirent pendant la guerre de 1870 tandis que les impressionnistes, fils de bourgeois, avaient trouvé refuge à Londres ou à Bruxelles.

Quelques décennies suffisent à balayer les querelles politiciennes. Les 3,5 millions de visiteurs annuels du musée d’Orsay se soucient peu des débats esthétiques. Resté vivant au gré des différents conservateurs, ouvert au monde par ses acquisitions récentes, connecté à la société, le musée d’Orsay incarne parfaitement l’idéal de celui qui fut son principal instigateur, la modernité.

10/12/2020 - Toute reproduction interdite


La "Naissance de Vénus" de William Bouguereau, huile sur toile, 1879,
Collection Musée d'Orsay/Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne

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