'Emmerder les non-vaccinés': le mot restera comme l'un des derniers grands symboles de ce quinquennat (même s'il ne faut jamais désespérer de notre Président). La sémiologue Elodie Mielczareck revient sur cette saillie présidentielle - et sur d'autres dérapages bien contrôlés - pour tracer un portrait d'Emmanuel Macron. Instructif.

Par Francis Mateo

He, ho ! « Vous n'allez pas me faire peur avec votre tee-shirt : la meilleure façon de se payer un costard, c'est de travailler » ... Et vous n'avez qu'à « traverser la rue pour en trouver », du travail ! Vous voulez quoi ? Vous avez déjà « un pognon de dingue » ; et tout ça pour des femmes « illettrées », des « fainéants », et tous ceux qui « foutent le bordel ». Moi, ça m'donne qu'une envie : vous « emmerder jusqu'au bout » ... Tous les mots entre guillemets sont d'Emmanuel Macron, certes joyeusement sortis de leur contexte pour composer un petit florilège. Un « bouquet de vulgarité », jugeront certains, choqués qu'un président de la République puisse s'exprimer ainsi. Pourtant, ce vocabulaire de bistrot fait depuis longtemps partie du discours politique. C'est ce langage populaire dont usait parfois Jacques Chirac, qu'on imaginait cependant plus facilement accoudé au zinc à l'heure de l'apéro : « Tu vois, ça m'en touche une sans faire bouger l'autre ! ». Parce que l'injure et le juron font partie de ce que l'on pourrait appeler « le parler vrai », ce graal que tout homme politique cherche à atteindre pour accéder ou conserver le pouvoir. Car le « gros mot » porte en lui un soupçon de sincérité, comme une expression directe du champ émotionnel. En d'autres termes : si elle est bien utilisée, la grossièreté du langage peut apparaître comme plus véridique, plus authentique. Et finalement, « ce n'est qu'une autre forme de langue de bois », explique la sémiologue Elodie Mielczareck : « Cette façon de « parler vrai », c'est se donner les parures de l'authenticité, alors qu'il y a sous ces atours une construction à la fois discursive, rhétorique, et axiologie, c'est-à-dire portant des valeurs spécifiques ».

Démonstration : derrière le « j'ai très envie d’emmerder les non vaccinés », se cachent plusieurs niveaux de lecture, des ambiguïtés dont Emmanuel Macron sait jouer dans ses discours, car il connaît parfaitement la définition des mots qu'il emploie. « Emmerder », rappelle le dictionnaire historique d'Alain Rey, est utilisé à partir de XIVe siècle comme synonyme du verbe « conchier », c'est-à-dire « salir avec de la merde ». Il faut attendre le XVIIIe siècle pour que le mot soit synonyme du verbe « ennuyer ». Quelle acception faut-il alors entendre dans la phrase d'Emmanuel Macron ? « Les deux », répond Elodie Mielczareck : « Le mot du président contient cette violence figurative très forte du verbe « emmerder », « conchier », qui dénote un mépris vis-à vis d'un groupe d’individus, une forte dévalorisation ». Une volonté et une maîtrise lexicale d'autant plus évidentes que le texte en question avait été lu et approuvé par l'Elysée avant parution. En employant ce vocabulaire, le président de la République pratique donc consciemment du « social bashing », visant à dévaloriser et dénigrer une catégorie de la population qui ne porte pas les valeurs que l'on considère comme bonnes et justes. Fin de la démonstration.

Au royaume de la « théâtrocratie »

« Le social bashing est dans l'ADN du discours présidentiel », confirme Elodie Mielczareck... Un discours très « vertical », du haut vers le bas, ou plus exactement du « très haut » (que le président prétend incarner) vers le très bas : « Il est intéressant de noter qu'il n'y a guère de place pour les classes intermédiaires chez Emmanuel Macron ; soit on est très riche, soit très pauvre ». Manque donc cette vision horizontale de la France qui témoignerait d'une véritable proximité avec le peuple. Quand il crée un conseil, par exemple pour les gilets jaunes, Emmanuel Macron lance un « très haut » conseil : « C'est une façon de considérer l'exercice, qui s'exerce d'en haut, et s'impose en bas !». Au-delà du discours, cette attitude se reflète d'ailleurs aussi dans le langage corporel, note la sémiologue, notamment à travers le sourire asymétrique qui donne souvent au président cette expression un peu narquoise, voire pédante. Même si, ces derniers temps, le rictus est davantage maîtrisé ; il faut croire que les communicants de l'Elysée veillent au grain à quelques semaines des élections présidentielles.

Le décryptage du langage verbal et corporel d'Emmanuel Macron peut paraître anecdotique ; il est pourtant révélateur de cette « théâtrocratie » décrite par Georges Balandier, où la politique devient une scène, et les responsables des « acteurs ». Et les citoyens ? Réduits évidemment au rang de spectateurs. D'où l'importance de savoir repérer toutes les nuances de ce « jeu démocratique » où « César règne par le pouvoir de tous ».

Comme elle le décrit dans son ouvrage « Déjouez les manipulateurs » ( Nouveau monde éditions 2016), Elodie Mielczareck rappelle que « la manipulation, c'est comme le tango : il faut être deux pour danser ! » . « C'est pourquoi il est nécessaire de faire ce travail de déconstruction de ce qu'on nous dit, parce que la construction du discours proposé permet de véhiculer des valeurs idéologiques, jusque dans le moindre détail ; et c'est véritablement un travail de citoyen pour devenir actis sur cette scène politique ». Un tréteau où, pour paraphraser notre meilleur de nos fabulistes, « tout conchieur vit aux dépens de celui qui s'y fie »…

27/01/2022 - Toute reproduction interdite


Le président Emmanuel Macron assiste à une vidéoconférence internationale sur la vaccination au palais de l'Élysée à Paris, le 4 mai 2020.
© Gonzalo Fuentes/Reuters
De Francis Mateo