L’arrivée au pouvoir des Talibans menace gravement les libertés des hommes et femmes d’Afghanistan. Elle met aussi en péril le patrimoine de ce pays. Depuis la prise de Kaboul, le 15 août dernier, les acteurs locaux de la culture et les instances internationales comme l’Unesco s’inquiètent du sort que les nouveaux dirigeants réservent aux œuvres et aux artistes. Va-t-on éviter le pire ?

Par Stéphanie Cabanne 

Le dynamitage des bouddhas de Bâmiyân par les Talibans en 2001, dont les images ont fait le tour du monde, est resté comme un marqueur de la barbarie dont sont capables les extrémistes religieux envers le patrimoine. Depuis, d’autres exactions ont frappé les esprits et rappelé combien les œuvres des civilisations sont fragiles : saccage des mausolées de Tombouctou au Mali, en 2012, destruction d’un temple à Palmyre en Syrie, en 2015. Si elles furent commises par d’autres groupes islamistes, l’intention est la même : anéantir la mémoire.

À Kaboul même, le Musée national a connu l'un des pires désastres des dernières décennies. Fermé après le départ des Soviétiques en 1989, la prise de la capitale par les moudjahidines 3 ans plus tard marqua son arrêt de mort. Sa situation à la sortie sud-ouest de la ville, sur la ligne de front, le plaçait sous les tirs fournis des groupes qui s’entre-déchiraient. Après un tir de roquette qui détruisit une fresque kouchane du IVe siècle, le musée fut mis à sac et incendié. Les trois-quarts des collections furent détruites. Il apparut rapidement que les exactions avaient été commises de manière concertée, car nombre d’objets ressurgirent peu après au bazar de Peshawar, au Pakistan. Ils ont ensuite circulé sur le marché de l’art international, en Occident et en Asie.

Réduit à l’état d’épave, le musée de Kaboul a été vandalisé une seconde fois en 1996, après l’arrivée au pouvoir des Talibans. Les rares statues ayant subsisté (certaines étant d’ailleurs des copies) ont été détruites à coups de burin. Les quelques milliers d’œuvres ayant échappé au vandalisme ont été sauvegardées grâce au courage des employés du musée qui ont tenté de les cacher.

Le rôle majeur de la France et le « trésor de Begram »

Au cours de cette sombre période, nul n’avait revu la partie conservée en Afghanistan de l’extraordinaire trésor de Begram, découvert par l’équipe de l’archéologue français Joseph Hackin en 1937 et 1939. En vertu des accords existant alors entre les deux pays, une sélection d’objets avaient été attribués au musée Guimet, où elle se trouve toujours. Selon certains, cet ensemble de plusieurs centaines d’objets d’origines diverses - bronzes romains, laques de Chine, ivoires indiens… - avait été emporté par les Soviétiques. Pourtant, dès 2002, des rumeurs laissaient entendre qu’une partie des collections du musée de Kaboul avait échappé aux destructions. L’année suivante, le président Hamid Karzaï annonça officiellement que le trésor avait été retrouvé, nouvelle qui fit l’effet d’une bombe dans le milieu des amateurs d’art. Ces chefs-d’œuvre avaient été mis à l’abri en 1989 par le président Najibullah, placés dans les sous-sols de la Banque centrale, dans une chambre forte scellée par des serrures dont les 7 clés avaient été confiées à 7 gardes différents. Au cours des années suivantes, ni les moudjahidines ni les Talibans ne parvinrent à ouvrir les coffres.

Au moment même où les Talibans ont été chassés du pouvoir en 2001, des spécialistes occidentaux du patrimoine afghan ont décidé d’en célébrer la richesse à travers une exposition, « Afghanistan, une histoire millénaire », inaugurée à la Fondation Caixa de Barcelone avant d’être présentée à Paris, Tokyo et Houston. En 2006, le trésor de Begram a été révélé au public du musée Guimet à Paris, lors de l’exposition « Afghanistan, les trésors retrouvés », ainsi que des objets découverts à Fullol, à Tillia Tepe et à Balkh, l’antique Bactres où Alexandre le Grand serait passé et aurait fondé une ville. Témoignages de la richesse culturelle d’un territoire au carrefour des civilisations, entre l’Inde, l’Iran, la Chine et l’Asie centrale, tronçon de la route de la soie, ces expositions se voulaient une réponse à l’obscurantisme et le symbole d’un avenir nouveau.

La Délégation Archéologique Française en Afghanistan (DAFA) a repris dès lors ses activités, procédant à la restauration des œuvres du musée de Kaboul et à la réouverture des chantiers de fouilles. Sa pérennité depuis sa création en 1922, en dépit des conflits armés, témoigne des liens privilégiés unissant la France et l’Afghanistan. C’est en effet notre pays qui fut choisi par le roi Amanullah au début du XXe siècle pour mettre en œuvre une politique de réformes en matière d’éducation et de culture. Moderniste et conscient de la nécessité de construire une mémoire historique, le souverain s’était alors tourné vers l’expertise française. En Iran déjà, la France avait fait ses preuves en matière archéologique, et créé dès 1895 la Mission scientifique de Perse. Les fouilles françaises en Afghanistan ont commencé dans les années 1920.

Comment imaginer l’avenir ? Selon Philippe Marquis, actuel directeur de la DAFA, le pire n’est pas certain. À ce jour, les « nouveaux » Talibans n’ont pas manifesté la volonté de porter atteinte au patrimoine. Le musée de Kaboul a été placé sous surveillance pour empêcher les pillages. Les risques tiendraient plutôt à l’absence de véritable politique culturelle. Il est en effet nécessaire de protéger les sites contre les pillages des villageois et contre les aléas environnementaux.

Les autres questions restent en suspens : les Talibans empêcheront-ils les plus radicaux d’entre eux de se livrer à de nouvelles exactions ?

La France a-t-elle la volonté de poursuivre l’action de la DAFA en acceptant de travailler avec les Talibans ?

L’année prochaine, une exposition célébrera le centenaire de la DAFA au musée national des arts asiatiques - Guimet. Quelles que soient les circonstances, elle rappellera l’importance de la culture en tant que vecteur de la mémoire. Les trésors afghans témoignent d’une civilisation féconde ; ils sont aussi le patrimoine de l’humanité.

10/09/2021 - Toute reproduction interdite


Des morceaux de statues endommagées par les talibans sont disposés sur une table au Musée national de Kaboul, en Afghanistan 13 octobre 2019.
© Omar Sobhani
De Stéphanie Cabanne