Et si le nucléaire était une solution privilégiée pour lutter contre le changement climatique ? Si c'était une énergie nécessaire pour réaliser la transition énergétique ? C’est en partie en ce sens que la Commission européenne souhaite apposer un label vert au nucléaire. Décryptage technique au cœur d'un dossier très politique et idéologique, qui cache aussi une guerre économique au sein de l'Europe.

Par Marie Corcelle

Les derniers rapports du GIEC (Groupe d'experts intergouvernemental sur l'évolution du climat) sont alarmants. Les émissions de gaz à effet de serre doivent être drastiquement réduites, afin de limiter au possible le réchauffement climatique. Et cela, l’Union européenne l’a bien compris, en se fixant pour 2050 un objectif de neutralité carbone. La Commission estime en ce sens que la transition écologique ne peut se réaliser sans l’énergie nucléaire. Un point de vue partagé par des instances internationales, comme le rappelle Olivier Appert, membre de l’Académie des technologies et conseiller du centre Énergie/Climat de l’IFRI (1) : « L’AIE (2) et le GIEC se sont prononcés un certain nombre de fois de manière claire sur le fait qu’il n’y a pas de transition énergétique possible sans le nucléaire ». C’est pourquoi Bruxelles souhaite lui apposer un label « vert », qui permettrait ainsi des investissements massifs dans le secteur : les énergies dites durables disposent en effet de conditions favorables de financement. Mais le nucléaire est-il réellement vert, c’est-à-dire peu polluant pour l’environnement ?

Moins de CO2 que l’éolien, le solaire, le gaz et le charbon !

Si le nucléaire permet de produire des quantités massives d’électricité, c’est aussi l’une des énergies qui possède le taux le plus bas d’émissions de CO2. Elle est donc considérée comme une énergie « bas carbone ». « Aujourd’hui, le GIEC estime que le nucléaire émet 12 grammes de CO2 par kilowattheure produit. C’est bien moins que l’éolien, le solaire, le gaz et le charbon », assure Ludovic Dupin, directeur de l’information de la Société française d’énergie nucléaire. Cette faible émission est d’ailleurs principalement liée à la phase industrielle du processus, soit « l’affinement de l’acier pour la construction des centrales », précise Olivier Appert, qui déplore un manque d’information de l’opinion publique sur le sujet : « Quand on pose la question à nos concitoyens, ils pensent que le nucléaire émet beaucoup de CO2. Il émet de la vapeur d’eau par le refroidissement des centrales, mais le contenu en CO2 du nucléaire est très faible ». Des propos confirmés par un sondage BVA : selon cette enquête, 58% des Français pensent que l’énergie nucléaire contribue activement au réchauffement climatique par l’émission importante de gaz à effet de serre.

Les déchets, problème majeur

Mais malgré cet aspect « bas carbone », les déchets radioactifs produits par les centrales nucléaires constituent un handicap majeur. D'où les fortes réticences à considérer cette énergie comme « verte » ou « durable », et les profonds débats au sein de la Commission. En effet, des milliers de mètres cubes de déchets nucléaires sont produits annuellement, et restent radioactifs pendant plusieurs dizaines de milliers d’années. L’impact sur la santé, l’environnement, mais surtout les conséquences pour les générations à venir inquiètent. Mais aujourd’hui, pour Ludovic Dupin, « les déchets ont tous des solutions, des exutoires selon leur radioactivité ou leur durée de vie », ce qui permet de faire en sorte « qu’ils ne soient jamais en contact avec la biosphère ». En d’autres termes, il n’y aurait donc pas de pollution directe à travers ces déchets.

Un débat au niveau européen

Mais la question divise entre les 27 États membres de l'Union Européenne : si certains pays comme la France sont des partisans assumés du nucléaire, l’Autriche, le Luxembourg et surtout l’Allemagne font preuve, au contraire, d’une certaine hostilité. « Je suis assez inquiet sur l’irréalisme de la politique énergétique allemande. L’Allemagne a été l’un des premiers pays à développer l’énergie nucléaire dans les années 1960 et à renforcer son programme dans les années 1970. Mais l’émergence des Verts a changé la donne, et ils ont trouvé dans l’opposition au nucléaire leur raison d’être », explique Olivier Appert. D’autant plus qu’à l’heure actuelle, les écologistes sont membres de la nouvelle coalition au pouvoir, ce qui ne risque pas d’arranger les choses. Mais outre un combat idéologique, c’est un enjeu de filières industrielles qui se pose pour Ludovic Dupin : « Berlin veut prioriser la filière du gaz sur laquelle elle est très compétente, pour que l’ensemble de l’Europe fasse sa transition à travers le gaz et non le nucléaire ». L'expert rappelle cependant que l’opposition de certains pays européens ne les empêche pas de bénéficier de l’énergie bas carbone française : « La France exporte environ 10% de sa production chaque année , et elle n’est pas chère ».
La bataille est donc loin d’être gagnée, d'un côté comme de l'autre. Et les débats restent vifs, même en France, où la ministre de la Transition écologique Barbara Pompili a récemment déclaré sur BFM TV que le terme « vert », pour qualifier le nucléaire, était une erreur : « Vert voudrait dire que c’est parfait pour l’environnement ; ce n’est absolument pas le cas ». Dans cette controverse, il ne faut pas négliger un argument opposable à tous : il n'existe aucune énergie dont la production n'impacte pas du tout l’environnement ! Les panneaux solaires sont faits de matériaux que l'on ne sait pas encore recycler, l’éolien est peu productif à cause de son caractère intermittent et émet du CO2, le charbon demeure l’une des énergies les plus polluantes, et le nucléaire produit des déchets radioactifs... Appliqué au débat, le vert est sans doute, dans tous les cas, une couleur abusive.

(1) IFRI : Institut français des relations internationales

(2) AIE : Agence internationale de l’énergie

12/01/2022 - Toute reproduction interdite


Des membres du groupe "Les voix du nucléaire" manifestent en réaction à la fermeture de la centrale nucléaire de Fessenheim devant le siège de Greenpeace à Paris, le 29 juin 2020.
© Charles Platiau/Reuters
De Fild Fildmedia