Impossibilité de s’exprimer librement, censure de toutes parts, opposition à l’universalisme, néo-racisme… Toutes ces tendances sont celles du mouvement woke. Issu du verbe « to wake », « s’éveiller », ses partisans regroupent aussi bien les racialistes, les décolonialistes, les néo-féministes et les adeptes des études de genre. Cette nouvelle forme de bien-pensance, sous son apparence très séduisante, est en réalité une idéologie qui menace les libertés et les individus.

Par Marie Corcelle

« Le bien absolu est à peine moins dangereux que le mal absolu », disait Hannah Arendt. Cette politologue et philosophe qui a réfléchi sur le totalitarisme et le Mal est plus que jamais pertinente à l’heure où la mouvance woke ravage les démocraties occidentales. La prétention de ses adeptes à tout pouvoir expliquer par la race, le genre et l’impossibilité de démentir leur vérité absolue - que ce soit par un raisonnement ou un vécu - démontrent l’objectif de cette idéologie : empêcher les individus de penser. Nous savons tous ce que l’absence de pensée engendre comme conséquence, puisque « c’est dans le vide de la pensée que naît le mal », théorisait Hannah Arendt.

Une négation de l’individu et de l’universalisme

Puisqu’il faut « déconstruire » non seulement la société mais aussi les individus sous tous leurs aspects, « les wokes sont totalitaires dans leur volonté d’englober la totalité du réel », explique l’écrivain et philosophe Pascal Bruckner. Le mouvement woke utilise cette négation de l’individualisme au profit d’un ensemble, où l’individu n’existe pas en dehors du groupe, afin de museler toute liberté de pensée. « À partir du moment où votre peau est assignée à un certain discours, et quand vous décidez de vous réapproprier votre pensée et vous-même, ça ne passe pas. Vous devez être un troupeau, une masse, qui doit se réunir derrière différents leaders bien identifiés », observe l’essayiste Rachel Khan. Pour Pascal Bruckner, « chacun de nous est réduit à son origine. Si vous êtes un homme, vous appartenez au clan du patriarcat et vous êtes un violeur potentiel, condamné par votre anatomie. Si vous êtes blanc, vous êtes raciste. On réintroduit quelque chose qui ressort de la fatalité ». Enfermer tout individu dans son genre ou sa race met à mal l’essence même de la démocratie, qui souhaite des citoyens égaux en droit. L’universalisme apparaît ainsi comme ennemi du wokisme, puisque son dogme se fonde sur la différence et les origines de chacun. « Selon votre couleur de peau, votre genre, vous êtes condamné à connaître les bénéfices de la rédemption ou les tourments de la condamnation », selon le philosophe.

Derrière cette mouvance identitaire qui s’érige en défenseur des minorités opprimées se cache en réalité… du racisme. Loin des luttes universalistes des premiers mouvements antiracistes, les woke utilisent leur lutte pour « l’égalité raciale » et contre les injustices pour mieux diviser. Les « blancs » sont responsables de toutes les discriminations du monde puisque racistes par essence. Le mot « race », décrié pendant tant d’années et condamné par le passé pour des raisons évidentes, refait maintenant surface. Il est fièrement clamé, et il est dorénavant devenu normal de parler de « race ». Pierre-André Taguieff a déclaré dans un entretien accordé à Marianne « Ce pseudo-antiracisme rend la pensée raciale acceptable ».

La censure comme arme

Le débat est impossible, et la liberté d’expression inexistante, puisque les militants woke ont fait de la cancel culture – pratique qui consiste à faire taire les voix n’allant pas dans leur sens, ndlr – leur arme. Ce procédé serait là non pas pour censurer, mais pour que les individus prennent conscience de leurs erreurs. Autrement dit, les « déconstruire », puisque façonnés par des États dont les systèmes sont racistes, homophobes et patriarcaux. La moindre remise en question ou tout point de vue divergent est ainsi perçu comme une attaque haineuse, et aboutit à un véritable discrédit, lorsque ce n’est pas un lynchage. De peur de subir ces attaques ciblées, beaucoup n’osent plus s’opposer à ces fanatiques qui cultivent la victimisation, et s’autocensurent en leur laissant le champ libre.

Rappelons les affaires de professeurs américains qui se sont retrouvé dans la tourmente pour ne pas avoir cautionné les procédés du mouvements woke. En 2017, Bret Weinstein, un enseignant de l’université d’Evergreen avait démissionné après avoir été l’objet d’un harcèlement pour s’être opposé à une journée anti-blancs au sein de l’école. Trois ans plus tard, en juin 2020, c’était au tour de l’un de ses confrères de faire les frais de ce « progressisme ». Il a été mis à pied après une pétition ayant récolté plusieurs milliers de signatures pour avoir refusé d’accorder de meilleures notes à des étudiants noirs. Une même méthode a été appliquée dans le monde du dessin animé. La voix du célèbre personnage Apu, l’épicier Indien de la série « Les Simpsons », a dû changer. L’acteur qui lui prêtait sa voix a été accusé de racisme, puisque d’une part il n’était pas Indien, et d’autre part parce qu’il lui aurait donné un accent caricatural.

Une puissance toute relative


Si les indigénistes et néo-féministes envahissent les réseaux sociaux et y ont un impact énorme, il n’en n’est pas de même dans la vie de tous les jours. C’est ce qu’avait révélé une enquête de l’Ifop, en mars 2021. Moins de 20% des Français estimaient que les concepts très contestés de privilège blanc ou de racisme systémique correspondaient à une réalité dans la société française. Mais la présence de ces thématiques en France s’explique par l’influence anglo-saxonne exercée depuis l’autre côté de l’Atlantique. Rappelons-nous Assa Traoré en couverture du Time, qui est une allusion selon laquelle la France serait un État raciste.

« Il y a eu un soft-power américain à travers les séries, l’économie, les réseaux…. Nous n’avons pas été assez vigilants envers les jeunes pour leur rappeler les fondamentaux, ce qui permet à l’être humain de s’émanciper », déplore Rachel Khan, auteur de Racée (Ed. L’Observatoire, 2021). Les jeunes, sont ainsi les premiers à être embrigadés et à devenir de fervents militants de cette justice sociale : « C'est une facilité pour eux, ils consomment des mots et des images sans réfléchir. Mais cela provoque un profond malaise, avec un futur sans avenir, puisqu’il y a d’un côté les bons et de l’autre, ceux qui leur veulent du mal », poursuit Rachel Kahn.

Pour Pascal Bruckner, ce mouvement commence à perdre de la vitesse. « Même aux États-Unis, la réaction est très violente. Les Américains sont fatigués de ces militants. Barack Obama, en 2019, les avait vivement critiqués ». Très puissants durant l’ère Trump, ils se servaient du président américain comme repoussoir, et dès qu’ils rencontraient des opposants, les traitaient de fascistes ou de trumpistes.

En France, le président Emmanuel Macron ne sait pas réellement sur quel pied danser vis-à-vis de ce mouvement. Il y a quelques semaines, lors d’un entretien donné au magazine Elle, il avait dénoncé une « logique intersectionnelle » qui « fracture tout ». Pourtant, bien avant cela, il avait expliqué qu’il était important de « déconstruire l’Histoire de France » lors d’une interview pour la chaîne américaine CBS. « Je pense qu’ils vont sévir pendant très longtemps, ils ont creusé un sillon très important dans la culture américaine », poursuit Pascal Bruckner. Le philosophe estime toutefois que si ce mouvement représente un réel danger, il n’accédera jamais au pouvoir.

29/07/2021 - Toute reproduction interdite


Un homme portant un drapeau américain participe à une manifestation de Black Lives Matter à Huntington Beach, en Californie, le 11 avril 2021.
Ringo Chiu/Reuters
De Fild Fildmedia