Analyses | 9 mai 2020

Le Minver « covidé » de sa substance

De GlobalGeoNews GGN
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L'un des moyens de définir notre époque tragi-burlesque, c'est qu'il est devenu pratiquement impossible de la caricaturer. Par Guillaume Bigot.

Edito.

Voulant tourner le gouvernement en dérision, Les Guignols de l'info, Les Inconnus ou Le Gorafi n'auraient pas osé imaginer que ce dernier allait référencer certains médias aptes à protéger les Français contre les infoxs liées au Coronavirus.

Un espace dédié à la lutte contre les rumeurs sur le Covid, pourquoi pas, mais un site gouvernemental recensant les « bons » journaux, l'annonce était stupéfiante ! N'était-ce pas justement une fake news, une tentative de déstabilisation concoctée par un site populiste financé par Steve Bannon ?

Jeudi 30 avril 2020, en se rendant sur le site officiel du gouvernement, on pouvait lire : « Cet espace dédié vous donne accès aux articles de médias français luttant, dans le cadre de la crise sanitaire, contre la désinformation. » Sur gouvernement.fr, un onglet intitulé « coronavirus-desinfox » listait 17 pages d'articles tirés de médias proches du gouvernement.

France info, Libération, Le Monde, 20 minutes : peu nombreux, les médias référencés étaient tous connus pour une attitude oscillant entre la neutralité compréhensive, la mièvrerie bienveillante ou la franche servilité.

Comment le gouvernement a-t-il pu « en même temps » humilier les Français, en ne les jugeant pas assez mûrs pour s'informer seuls, fâcher la plupart des organes de presse du pays non référencés, donc en laissant entendre qu'ils seraient susceptibles de diffuser des fausses nouvelles et « griller » ses alliés médiatiques ? Comment ce pouvoir a-t-il imaginé que des adeptes de fake news allaient se rendre sur le site d'un gouvernement dont ils se défient afin de se laisser guider vers la « vérité vraie » ? Une idée au moins aussi touchante que celle de François Hollande qui avait un temps envisagé de déchoir de leur nationalité des djihadistes candidats au martyr.

Cette volonté de ré-informer la population était si grossière que des journalistes, appartenant aux rédactions recensées par les autorités, rédigèrent une tribune pour exiger sa suppression. Son initiative était si énorme que, mardi 5 mai, le gouvernement finira par retirer son onglet de lutte contre la désinformation. Cependant, le mystère reste entier : comment expliquer qu'une idée aussi stupéfiante ait pu germer dans la cervelle de nos dirigeants ?

Le temps n'est plus où le gouvernement disposait de ses propres organes de presse pour diffuser « sa » vérité.

À l'époque de l'ORTF, de Gaulle confiait à Alain Peyrefitte le soin de relire, plume à la main, le script du journal de 20H. Le Général expliquait à son ministre de l'information : « l'opposition a la presse écrite, nous avons la télévision ». Le pouvoir affichait son étiquette, annonçait sa couleur et laissait les citoyens se forger leur opinion.

Le plus illustre des marcheurs n'accorde plus aucune confiance au peuple, il lui prend gentiment la main sur la toile, comme on aiderait un aveugle à traverser la rue.

L'époque n'est d'ailleurs plus à la censure. La censure dissimule, la recension dévoile. Les recenseurs ne veulent pas cacher des vérités gênantes mais nous protéger de nous-mêmes. Ils ne veulent pas nous informer, ils veulent notre bien. L'effort de santé médiatique entrepris par l'exécutif vise à nous laver les méninges. C'est un gel hydro-alcoolique pour nous nettoyer les idées. Tout de même, une telle prétention donne le vertige. Ce n'est plus l'effet vu à la télé c'est l'effet visé par désinfox.fr. Le Minver, le Ministère de la Vérité, Orwell l'avait imaginé, Macron l'a fait.

Ressusciter la Pravda (la vérité en russe) pour guider le gentil citoyen, lui épargner de penser par lui-même, ce qui risque de le faire tomber dans les chausse-trappes tendus par l'ennemi invisible, poutinien, trumpesque ou chinois qui s'infiltre dans nos cervelles et fomente des fausses nouvelles dans ses tripots du dark net. Souvenons-nous de ce que la caricature est toujours en deçà du réel post-moderne : « Plus que jamais, se fier ou partager des informations non vérifiées peut induire des erreurs et engendrer des comportements à risque. Pour se protéger et protéger les autres, il est nécessaire de se référer à des sources d'informations sûres et vérifiées. » pouvait-on lire sur désinfox.fr

Ce message est à rapprocher de ceux, anxiogènes, qui s'invitent, de force, sur nos ondes, pour nous mettre en garde : « Alerte coronavirus (...) Attention, si vous toussez, c'est que vous êtes peut-être déjà malade ! »

Le risque est omniprésent. Le virus se propage. Le mal est partout. Attention, protégez-vous. « Plus que jamais » : toutes les alertes gouvernementales commencent par cet avertissement qui fleure bon l'emballement idéologique repéré par Hannah Arendt. Comment expliquer une telle folie douce ? Tâchons de le faire, en rentrant dans la tête du « helper » du gouvernement qui a conçu ce site en imaginant un dialogue imaginaire avec les citoyens-infantilisés qu'ils fantasment. Voilà ce que cela pourrait donner :

« Plus que jamais », le virus est peut-être déjà en vous et vous ne le savez pas. Se croire bien portant, c'est être sûrement déjà malade. Il n'y pas de bien portants. Il n'y a pas d'innocent. Comme disait le docteur Knock, vous êtes en pleine forme, c'est très mauvais signe. Mais si, mais si, vous toussez !

« Plus que jamais », vous croyez savoir quelque chose et hop, vous avalez par inadvertance une fausse nouvelle. C'est parce que vous ne savez pas, que vous ne savez rien finalement, qu'il faut nous écouter et ne pas faire les andouilles, en vous croyant libre. Libre de vos mouvements, libre de vos pensées, libre de vos lectures, libres de vous informer comme bon vous semble. N'y pensez pas, pauvres malheureux, une fake news est si vite gobée, un accident si vite arrivé, un virus si vite contracté. Un moment d'inattention et vous voilà contaminé sans même le savoir.

Vous les avez vu les intubés au journal de 20H ? Ces pauvres diables qui suffoquent sur leur grabat comme des carpes sorties de l'eau et exposées en plein soleil. Vous avez envie de vous retrouver en réa ? Non, alors ne faites pas les malins. Soyez raisonnables et écoutez-nous ! Nous pensons à votre place et nous vous envoyons, chaque soir, Jérôme Salomon vous inquiéter et vous protéger « en même temps ». Écoutez-le égrener les statistiques du « Keu-vid 19 ». Vous croyez que les victimes du coronavirus imaginaient figurer au décompte ? Si vous ne voulez pas faire partie de la prochaine fournée, des malheureux qui auront droit à leur certificat de décès électronique, appliquez à la lettre ses recommandations ! Franchement, ce n'est pas la mort idéale. Pensez à vos proches, pas plus de dix personnes pour vous accompagner dans votre dernière demeure. Attention, on pleurniche sous son masque et on ne s'embrasse pas ! Il faut vraiment tout vous apprendre. Vous êtes de grands enfants. On a bien fait de ne pas tout vous dire sur les masques. D'ailleurs, on vous en dit toujours trop.

Notre instrument de recension des bons médias devrait vous suffire. Il vous rappelle ce que vous ne devez surtout pas croire.

« On ne sait pas tout, des choses se sont passées » comme dit notre leader bien aimé. Vous ne savez pas, nous ne savons pas, même lui ne sait pas. Dans notre mouvement, nous marchons mais nous n'avons pas la formidable prétention de savoir vers où, ni dans quelle direction ? Nous nous passons très bien d'un sens, d'un haut d'un bas, d'une droite ou d'une gauche. Tout cela est tellement daté, tellement old school, tellement vieux monde.

Qu'est-ce que la vérité demandait Ponce Pilate, premier Marcheur de l'histoire ? Et bien justement, vous n'avez pas besoin de savoir. Nous, nous nous en passons très bien. Alors imitez-nous.

Vous n'avez pas besoin de savoir ce qui est vrai, vous avez juste besoin de savoir ce qui est faux. Comment départager entre le vrai du faux si l'on ne dispose pas de la vérité, voire si l'on n'y croit pas ? Vous réfléchissez-trop. Vous allez chercher midi à quatorze heures. Regardez Hanouna, cela va vous détendre ! Et si vous continuez sur ce ton, on ne vous déconfine pas. Il vous suffit de savoir que certains sont des sachants.

Écoutez les docteurs Salomon et Véran vous entretenir de « cinétique de la maladie, de tests PCR, d'indicateur syndromique ; etc. » C'est vrai, nous ne savons pas traiter le Covid mais nous maitrisons nos indicateurs syndromiques. Nous sommes à jour de nos data. Notre IA (prononcer « hi-aï » et non « hi-han ») est au point et nous pouvons-vous dire combien il y a de faux positifs par PCR, en semaine 17, dans un département classé orange, après « tracing » de niveau 2. Et si vous continuez à afficher une moue dubitative, nous allons vous placer en cluster et vous ferez moins les malins.

Vous ne semblez pas réaliser à quel point nous prenons soin de vous. Nous vous enfermons ? Certes mais chez-vous ! Quel prisonnier ne rêverait pas d'être incarcéré chez lui ? Au moins, là, vous ne risquez rien et nous non plus. Ne faites pas la fine bouche, reconnaissez que chez nous, tout est positif. Branchez-vous sur Radio-Lalement et suivez les conseils gourmands. Télécharger votre appli sportive sur France-Bobards et restez en forme. Et surtout, ne prenez aucun risque, passez-vous le cerveau au gel toutes les 20 minutes. Et si vous êtes maso ou suicidaire, du genre à ne pas comprendre l'importance d'un festival sans spectateur, du style à vous figurer que la France pourrait survivre sans l'euro, bref, si vous êtes capable de vous fier à une information non vérifiée et à vous induire vous-même en erreur, pensez aux autres.

« Partager des informations non vérifiées peut induire des erreurs et engendrer des comportements à risque. Pour se protéger et protéger les autres, il est nécessaire de se référer à des sources d'informations sûres et vérifiées. »

Ne soyez pas égoïste, pensez à ceux qui veulent vivre une vie décente, une vie réglo, une vie main Stream dans un monde où l'on peut changer trois fois de sexe tout en revendiquant le droit de porter le hidjab, dans un pays remplacé par une zone duty free où l'on salue un non drapeau d'un non pays, avec son hymne sans parole. Dans un « espace » et un « grand marché » où l'on applaudit les soignants qui ne sont pas là comme on applaudit le réalisateur d'un film à la fin de la projection, pour s'entendre applaudir.

Bien sûr, ce dialogue intérieur force un peu le trait.

Mais, au-delà de la fébrilité d'un exécutif qui ne sait plus quoi inventer pour se sortir des mensonges dans lesquels il s'est lui-même enferré, un autre facteur moins apparent explique cette sortie du réel. Ce pouvoir qui embrasse le relativisme de la postmodernité, adopte son déni du réel (le féminin et le masculin sont niés, il n'y a pas de culture française, les frontières ne servent à rien, la souveraineté est européenne ; etc.) autant que son affranchissement du principe de non contradiction (c'est le fameux « en même temps ») est totalement déboussolé lorsqu'il est confronté à un adversaire, en l'occurrence le populisme ou les différentes chapelles complotistes, qui l'écrasent sur son propre terrain : celui de la post-vérité.

Finalement, faut-il rire ou pleurer de notre enfoncement en absurdie ?

L'histoire se répète toujours une deuxième fois, sous forme de farce avait prévu Marx. Le camp du bien, le camp des gentils, le camp des sans-papiers, le camp des actionnaires et des détenteurs d'obligations, le camp des petits enfants qui sont tristes car ils ne peuvent rendre visite à leur mémé dans son EHPAD, le camp des gens biens qui ne se posent pas de question lorsqu'on leur dit jeudi qu'ils auront une amende s'ils ne portent pas le masque dont on leur a dit, lundi, qu'il ne servait à rien, le camp de gens qui sont assez « résilients » pour ne pas s'énerver si l'État leur inflige une amende pour non-port d'un masque rendu indisponible par l'effet conjugué de sa réquisition et son imprévoyance.

Ces gens qui soutiennent le gouvernement au point d'être à la fois susceptibles de céder aux sirènes des opposants mais qui seront tellement touchés par l'infinie bonté de cet État aux petits soins palliatifs qu'ils se laisseront gentiment guider vers les bons sites. Ces gens semblent les victimes parfaites d'une version douillette, burlesque et chamailleuse des totalitarismes sanguinaires du siècle dernier. Il manquait à ce néantisme de pacotille un minimum de tragique pour oser organiser son univers parallèle étrange et inquiétant. Le Covid, c'est son génocide à lui, la réa, son goulag. C'est à une sorte de banalité du bien à laquelle nous invite cette inversion parodique du totalitarisme.

Les méchants du XX e siècle tuaient pour purifier la terre du juif ou du capitaliste... Les gentils du nouveau millénaire veulent débarrasser la planète du virus en nous sauvant de nous-mêmes...

10/05/2020 - Toute reproduction interdite


Guillaume Bigot
DR
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