Parce qu’il y a une légitime méfiance envers Facebook exprimée dans ces mêmes colonnes par Alixan Lavorel, je vais endosser le costume de Francis Mateo d’ « Avocat du diable », et défendre l’avenir que nous propose le géant numérique californien : le Métavers.

La chronique d'Olivier Amiel

En octobre dernier, Mark Zuckerberg a décidé de nommer Meta l’entité chapeautant l’ensemble des réseaux sociaux du groupe (Facebook, Instagram, WhatsApp…). Plus qu’un simple changement de marque, il s’agit de proposer une perspective technologique et sociétale, l’ouverture d’une voie vers le Métavers.

On trouve cette notion de Métavers pour la première fois dans le roman de science-fiction de Neal Stepenson : Snow crash (1992). Les personnages de ce roman dystopique peuvent rejoindre corps et âmes un espace virtuel dans lequel ils retrouvent une certaine liberté dans un monde post-apocalyptique. Un univers semblable à Internet, mais qui se globalise au-delà des écrans d’ordinateurs : dans la fiction comme (presque) dans la réalité contemporaine, l’utilisateur pourra être totalement immergé « physiquement », grâce aux avancées technologiques en matière de réalité virtuelle et de réalité augmentée, par le biais de casques et lunettes développés notamment par Facebook ou Google. C’est l’amélioration du logiciel Second Life (2003), où il est possible d’incarner un avatar dans un monde ludique créé par les utilisateurs. C’est la concrétisation du film Matrix (1999) et de plusieurs épisodes de la série Black Mirror (depuis 2011), qui aura décidément anticipé beaucoup de choses !

Interrogé récemment, Vint Cerf, considéré comme l'un des pères de l’Internet depuis la collaboration entre scientifiques et militaires américains à la fin des années 60, avoue n’avoir jamais imaginé que cela puisse prendre une telle ampleur, et considère qu’il n’y a désormais aucune limite à l’interactivité entre les humains et le réseau.

L’aboutissement de l'anti-universalisme

Pourquoi tant de craintes concernant l’avènement du Métavers, cet environnement immersif virtuel intégral dans lequel nous pourrions évoluer professionnellement et socialement dans seulement une dizaine d’années et où, nous dit-on, l’immobilier flambe déjà ?

Petite liste non exhaustive des avantages à rejoindre cet univers virtuel :

- On ne vieillira pas dans le Métavers, on ne grossira pas non plus, on pourra vraiment rester en pyjama – ou même à poil ! – toute la journée, puisque notre avatar sera toujours jeune, mince et bien habillé.

- On pourra participer à des apéritifs et des repas entre amis, visiter toutes les villes, tous les pays du monde, tous les musées, assister à tous les concerts et spectacles sans bouger de chez soi.

Présenté comme cela, ça ressemble finalement beaucoup à un simple confinement Covid amélioré. Sauf que nous vieillirons et grossirons forcément quand nous resterons en pyjama avec notre casque de réalité virtuelle sur le nez. Et que rien ne peut remplacer la convivialité, le parfum, l’émotion de la présence physique.

Autre danger réel de la généralisation du Métavers : les géants du numérique conditionnent leurs réseaux sociaux à la manière d’une drogue afin de nous inciter à rester le plus longtemps connectés. Le documentaire Derrière nos écrans de fumée (2020) a démontré le mécanisme d’addiction et de cloisonnement de l’utilisateur au sein d’un cercle d’autres utilisateurs ayant les mêmes opinions politiques, religieuses, sociétales, sans se mélanger aux autres… Il s’agit d’un moyen de conforter la personne dans ses idées, dans le but mercantile de la garder le plus longtemps en ligne, au détriment de la confrontation à l’autre et de l’ouverture d’esprit. Cela ne peut conduire qu’à une radicalisation de la pensée, un refus de l’altérité. À l’image d’une des histoires du roman 7 de Tristan Garcia, où l’humanité vit séparée dans des « Hémisphères », grandes bulles étanches où les individus partagent les mêmes « Principes, qu’ils soient religieux, politiques, métaphysiques ou moraux », pour de ne pas se confronter aux autres « Principes ». C’est l’aboutissement du phénomène d’anti-universalisme que nous connaissons qui divise, sépare, clive, communautarise les individus.

Néanmoins le Métavers peut avoir de réels avantages ; tout dépend de votre état de santé. De la même manière que le transhumanisme à base de cellules souches et d’implants cérébraux apparaît comme une horreur éthique pour un individu n’ayant pas de pathologie, il est largement accepté moralement pour une personne malade ou ayant un handicap lourd. Il en va de même pour le Métavers, c’est une aberration pour la plupart d’entre nous que de souhaiter vivre ainsi en retrait, mais allez dire à une personne impotente, un vieillard dans une maison de retraite, une personne alitée, un enfant à l’hôpital, que pouvoir se déplacer partout et profiter – certes virtuellement – des beautés de la vie n’est pas une révolution positive !

Olivier Amiel est avocat, docteur en droit de la faculté d’Aix-en-Provence. Sa thèse « Le financement public du cinéma dans l’Union européenne » est publiée à la LGDJ. Il a enseigné en France et à l’université internationale Senghor d’Alexandrie. Il est l’auteur de l’essai « Voir le pire. L’altérité dans l’œuvre de Bret Easton Ellis » et du roman « Les petites souris », publiés aux éditions Les Presses Littéraires en 2021.

03/01/2021 - Toute reproduction interdite


Des participants font une démonstration du casque de réalité virtuelle sans fil Oculus Quest lors de la conférence des développeurs F8 de Facebook Inc à San Jose, aux États-Unis, le 30 avril 2019.
© Stephen Lam/Reuters
De Olivier Amiel