L'année scolaire commence comme elle s'était achevée dans les établissements d'enseignement français à l'étranger : avec la colère et la frustration de parents d'élèves qui se sentent délaissés, face aux conséquences économiques de la crise sanitaire. Et avec un mépris de la part des autorités de tutelle qui condamnent l'exclusion des élèves français à l'international, dont les parents ne peuvent pas (ou plus) assumer les frais de scolarité.

                                                                                                        Par Francis Mateo

Au moins l'orchestre du Titanic eu-t-il l'élégance de jouer jusqu'au bout. Ce n'est visiblement pas le cas des dirigeants du réseau de l'AEFE (Agence pour l'Enseignement Français à l’Étranger), sous l’autorité du Ministère des Affaires Étrangères. Il est vrai que ces responsables - disons plutôt ces représentants - ne sont pas à bord du bateau qui coule, mais confortablement accrochés à leur poste pour observer le naufrage. Alors pourquoi le directeur de l'AEFE prendrait-il le risque de répondre à des questions embarrassantes quand il peut se contenter d'un communiqué « brejnevien ».

Le déni de réalité du directeur de l'AEFE apparaît dès les premiers mots de ce discours, où il se réjouit de la douzaine de nouveaux établissements qui viennent enrichir le réseau (534 au total), soit environ 5.000 élèves supplémentaires. Sans faire évidemment le compte des départs, à l'heure où les établissements de l'AEFE excluent de fait chaque jour davantage de familles françaises, incapables de faire face aux contraintes économiques liées à la crise du Covid-19. C'est même une hémorragie dans certains lycées, comme au Cap (Afrique du Sud) ou à Shanghai (Chine). L’enquête menée par le Service Emploi Espagne (du 27 avril au 7 juin 2020) est d'ailleurs révélatrice : 18% des Français interrogés envisageaient en effet de rentrer en France, mais cette part passait à 42 % dans le cas des familles ayant des enfants scolarisés dans des établissements français... faute de pouvoir assumer les frais de scolarité ! Face à cette détresse, le plan d'aide de 150 M€ (pour une rallonge des bourses et un soutien de France Tresor) s'est avéré très nettement insuffisant.

Depuis le début de la crise sanitaire, les alertes se sont pourtant multipliées de la part des associations de parents d'élèves et par l'intermédiaire du Collectif Avenir des Lycées Français du Monde en Danger. Une pétition a même été lancée pour un changement de gouvernance, et pour réclamer des mesures d'urgence, dont un moratoire sur les augmentations de frais de scolarité. Le refus de l'AEFE est aujourd'hui perçu comme un signe de mépris par de nombreux parents sur tous les continents. D'autant que la plupart des autres écoles internationales ont fait un geste ; comme à Quito, où l'ensemble des établissements étrangers ont baissé leurs tarifs entre 25 et 40 %, à l'exception notoire du lycée français. Idem à Washington pour une rentrée « en ligne ». En Tunisie, certains frais de scolarité augmentent de 25% alors que les établissements sont fermés depuis le 12 mars. Aucun changement n'a été annoncé au Liban, malgré les circonstances dramatiques que traverse le pays et les gesticulations présidentielles. À Barcelone, où la grogne des parents d'élèves reste tenace, le lycée français maintien une augmentation de 2% des frais de scolarité au primaire, alors que les parents s’inquiètent des conditions de rentrée au lycée.

Menaces et lettres d'avocats

Car l'AEFE semble tout aussi inopérante en matière de gestion des organisations pour cette rentrée. À Rome, les parents ont ainsi inauguré l'année scolaire avec une manifestation devant le lycée Chateaubriand pour protester contre l'accueil chaotique et le manque de communication. Au Maroc, la rentrée a été reportée au 7 septembre, sous prétexte de coïncider avec les écoles marocaines. (alors que le lycée américain a maintenu sa rentrée au 2 septembre) : « C'est bien la première fois que nous suivrons le calendrier marocain », commente ironiquement une mère d'élève. À Pékin, le lycée français a pris prétexte de son côté des « mises aux normes sanitaires chinoises très élevées » pour retarder la rentrée d'une semaine. Alors que le lycée français de Shanghai a repoussé l'échéance du 25 août au 8 septembre pour cause de professeurs absents, coincés hors de Chine par les aléas des réglementations sanitaires. Ce qui laisse provisoirement sur le carreau près de 1.300 élèves. Voilà qui ne va pas calmer la colère du groupe de parents réclamant depuis des mois le remboursement des frais du second semestre de l'année dernière. Parmi ces parents d'élèves, Romain Jude est particulièrement remonté : « Aucun geste n'a été fait sur les frais de scolarité, pas même pour les familles qui ont quitté l'établissement mais qui doivent tout de même s’acquitter de la quasi totalité des frais de cantine, de transport et des activités sportives complémentaires ; autant de services annulés lors de la fermeture de l'établissement ».

Une incompréhension que Romain Jude et Benoît Jsan (un autre parent d'élève) ont exprimé en signant notamment un article publié sur le site I Love Shanghai sous le titre : « Lycée Shanghai - Quand la fraternité perd son sens ». Les deux parents d'élèves y dénoncent l'opacité des comptes du lycée français, dans un établissement où les frais atteignent jusqu'à 22.500 € par élève !

D'où la question des deux auteurs : « Qu'est-ce que la direction du Lycée de Shanghai a si peur de révéler ? » Et que redoute-t-elle pour interdire aux parents de s'exprimer négativement sur les réseaux sociaux (injonction inscrite dans le règlement) ? Pour toute réponse, le site I Love Shanghai a reçu une lettre d'avocat avec menaces de poursuites de la part du lycée. « Vous imaginez les pressions que subissent les parents et les menaces de non-réinscription de leurs enfants pour faire taire toute critique », ajoute Romain Jude. « Quand la fraternité perd son sens »...

La liberté d'expression commence aussi à vaciller. Mais qui se préoccupe encore des valeurs inscrites aux frontons des écoles de la République ?

04/09/2020 - Toute reproduction interdite


Extrait d'une lettre d'avocat à l'encontre de l'association " I love Shangaï "
DR
De Francis Mateo