Analyses | 1 décembre 2020

Le livre blanc sur la sécurité intérieure est paru

De Fild Fildmedia
4 min

332 pages contenant 200 propositions qui ressemblent davantage à une liste à la Prévert qu'à une réponse aux difficultés des femmes et des hommes chargés de la sécurité des Français, et à une vision de la sécurité de notre pays pour les 30 ans à venir.

            Par le Général(2S) Bertrand Soubelet – Tribune

 

 

Ce document parfois difficile à lire ne donne aucune indication sur son ou ses auteurs. Le journal Le Monde, toujours à peu près bien informé, parle d'une rédaction "principalement par les hauts fonctionnaires du ministère".

C'est le premier péché originel.

Tous les livres, les livres blancs et autres documents majeurs portent le nom du ou des auteurs. En l'espèce, aucune référence à qui que ce soit. Cette désincarnation, cette absence d'humanité est le symbole de la politique menée depuis de nombreuses années dans notre pays et particulièrement par ce pouvoir.

Pour être crédible, il faut être identifié et il est capital que ceux qui proposent et qui croient à ces 200 propositions incarnent, portent, expliquent et fassent vivre ce projet avec ceux qui sur le terrain vont le vivre et le mettre en œuvre.

Sans cela, ce sera une énième tentative qui sera vouée finalement à un échec relatif car cette présentation administrative est à l'opposé de la culture du ministère de l'Intérieur où l'incarnation est absolument essentielle.

Ce Gouvernement a véritablement un problème de légitimité, de crédibilité et de méthode.

C'est dommage car il y a dans ce document quelques idées très intéressantes même si beaucoup d’entre-elles relèvent de ce qu'on appelle trivialement "du réchauffé".

Ce document souffre également d'un postulat totalement erroné qui minore considérablement sa portée.

Dès la troisième page, l’une des actions proposées est de :"Recréer les conditions de la confiance entre la population et les forces de sécurité"

C'est pour moi, ancien chef de dizaines de milliers de gendarmes, une hérésie.

En effet, depuis plus de 20 ans un sondage annuel récurrent met en évidence l'image positive des forces de sécurité auprès des Français qui n'est jamais tombée au-dessous de 70 % et en moyenne autour de 80%. C'est donc une contrevérité assez révélatrice du fonctionnement d'une partie de notre haute administration et du monde politique : faire assumer aux acteurs de terrain leur propre incurie et une réalité qui les concerne exclusivement.

Car soyons clairs, en France en 2020 la défiance de la population s'exprime essentiellement à l'égard de la classe politique. Il est vrai qu'elle est ponctuellement ciblée sur les forces de sécurité mais c'est en raison des consignes et du rôle inutilement répressif que le pouvoir politique fait jouer à la gendarmerie et à la police nationale.

Cependant les liens de confiance avec une partie de la population peuvent être dégradés car dans la vraie vie ces policiers et ces gendarmes, au contact direct des Français, représentent l'État, sont son incarnation. Dès lors, ils catalysent le mécontentement des citoyens qui en font les responsables de leurs difficultés.

Il faut toujours rendre à César ce qui est à César.

Cette présentation fait peser sur les acteurs de terrain une responsabilité qui n'est pas la leur et dès lors nul doute que le lien de confiance entre les forces de sécurité et le pouvoir actuel continuera de se déliter.

Les trois points très positifs à relever dans ce document sont la reconnaissance du maire comme pivot de la sécurité dans sa commune, le rôle des entreprises de sécurité privée dans le schéma global et la valorisation des polices municipales.

Mais il aurait été préférable d'annoncer une loi-cadre dans laquelle seraient redéfinies les missions de tous les acteurs de la sécurité en donnant à chaque force ( gendarmerie, police, polices municipales, entreprises de sécurité privée mais également douane et administration pénitentiaire) les limites de son action, ses prérogatives et les moyens juridiques nécessaires.

Cette remise à plat est essentielle et constitue le point de départ d'une politique de sécurité cohérente, efficace, reconnue et portée sereinement par tous les acteurs.

Au total, hormis de nouveaux dispositifs anecdotiques, une grande partie de ce document reprend des idées déjà énoncées depuis longtemps et pour lesquelles des tentatives de réformes de structures ont déjà été tentées et mises en échec par un corporatisme exacerbé.

C'est le cas pour la ré articulation de la police nationale évoquée depuis de nombreuses années et de la répartition territoriale entre la police et la gendarmerie qui a déjà connu plusieurs épisodes. Le dernier que j'avais entrepris en 2013 avec le directeur central de la sécurité publique de la police nationale a été tué dans l'œuf par les syndicats.

Hélas, ce livre blanc est essentiellement un catalogue de propositions visant à créer de nouveaux outils et parfois des contraintes pour les unités et certaines administrations. Je ne peux pas tous les citer sans être trop long.

Pour le reste, il s'agit d'adaptations des organisations aux évolutions numériques, d'une mise à niveau des équipements, infrastructures et la confirmation de dispositifs comme la vidéo protection.

Au total ce livre blanc n'en est pas un, c'est un fourre-tout qui mélange les questions de détail avec des thèmes majeurs, propose une remise à niveau de ce qui aurait dû être entrepris depuis longtemps, reprend ou remet au goût du jour de bonnes recettes anciennes.

Il n'y a dans ce document aucune vision, aucune ambition de fond pour l'avenir, ce qui est normal lorsqu'on a dix-huit mois d'espérance de vie.

Il n'y a pas de quoi pavoiser. C'est à peine un plan d'action du ministre. Rien d'autre.

Voilà un exercice politique dans lequel les acteurs de terrain ne se retrouveront pas, car il ignore leurs difficultés quotidiennes et ne leur simplifie pas la tâche.

Il n'est pas à la hauteur des enjeux de sécurité de notre pays et confirme que jamais, au grand jamais, les hauts fonctionnaires qui se prennent pour des hommes politiques, ne sortiront notre pays des difficultés dans lesquelles la France est plongée.

Prochain épisode, la loi confortant les principes républicains.

19/11/2020 - Toute reproduction interdite


Le logo de la police municipale française porté par un policier lors d'une cérémonie à Toulouse le 17 mars 2013
Regis Duvignau/Reuters
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