Les lanceurs d'alertes sont courageux et prennent de vrais risques motivés par leur seule envie de changer les choses. Rencontre avec Didier Melmoux membre d'Anticor et lanceur d'alerte passionné.

                                                                                               Par Jérémie Demay.                              

Quand Didier Melmoux s'avance vers la tribune pour rejoindre Guillaume Meurice, il n'est pas très à l'aise. Ce soir-là du 13 janvier 2020, il doit remettre, en compagnie de l'animateur vedette de France Inter, une casserole au maire du Barcarès, Alain Ferrand et son épouse, au nom de son association Anticor. La cérémonie est bien sûr très décalée, et honore « leur capacité à se succéder au gré des inéligibilités ». Didier est intimidé. Heureusement, sa moustache et sa barbe naissante lui permettent de se cacher un peu. Il est tellement plus à l'aise dans les dossiers complexes pour coincer les profiteurs de la république ! Il traque depuis près de dix ans ceux qui vampirisent les finances du pays.

Le virus des affaires

Fin connaisseur des rouages administratifs et judiciaires, rien ne prédestinait ce méridional de 57 ans, à se lancer dans ces combats. Militaire, puis gendarme, et actuellement policier municipal le soir et les week-ends, il endosse le costume de lanceur d'alerte. « Je ne supporte pas de voir toute cette corruption. Ça représente près de 200 milliards d'euros par an, rien qu'en France » s'égosille-t-il en précisant « vous imaginez combien d’hôpitaux on pourrait construire avec ça ! ». Et accessoirement sauver le régime de retraite et combler le trou de la Sécu… Quand il est devenu gendarme, l’un de ses camarades « était accro au judiciaire et au pénal » se souvient-il. Il attrape lui aussi le virus de la procédure. Il se plonge dans les codes, comprend et décrypte les mécanismes qui font les subtilités des administrations françaises. Sans être avocat, son engouement le fait devenir un spécialiste. Au début, il se débat un peu seul, sans parvenir à grand-chose. En tapotant sur internet il tombe sur Anticor. Cette association, crée en 2002 par l’élue municipale Séverine Tessier et par le juge d'instruction Éric Halphen (affaire des HLM de Paris entre autres, Ndlr.) s'avère un terrain de jeu idéal. Anticor possède non seulement une bonne réputation et des spécialistes, mais surtout elle est agréée par le ministère de la Justice pour l'exercice des droits de la partie civile. Un agrément qui doit être renouvelé en ce moment. En cas de refus ce serait une petite mort démocratique…

Déplacer des montagnes et démonter des villas

Il grimpe les échelons dans Anticor et devient le référent local, puis intègre le conseil d'administration. Enfin, il prend le rôle de coordinateur de tous les départements. Son abnégation lui permet de déplacer des montagnes et même de démonter des villas, comme ce fut le cas en avril 2018 avec celle d'Antoine Parra , maire d'Argelès-sur-Mer, qui avait eu l'idée saugrenue d'agrandir, sans autorisation, une bicoque pour la transformer en une superbe villa avec piscine. Las, Didier et quelques amis ont mis le nez dans ce dossier. La justice leur a donné raison, obligeant le maire à détruire, purement et simplement, la maison.

Le cas d'école du Barcarès

Les responsabilités nationales de Didier Melmoux au sein d'Anticor ne lui font pas oublier le maire du Barcarès, Alain Ferrand. Il faut dire que le pedigree est alléchant. Maire et homme d'affaires, il a dirigé des casinos. Mais après une condamnation pour abus de biens sociaux , dans les années quatre-vingt-dix, il prend quelques distances avec ce milieu, en tout cas en France, puisqu'il est aussi dirigeant au sein de la PeFaCo . Ce groupe est au cœur de l'enquête, menée par Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCLIFF), sur l'obtention de la gestion des ports de Conakry en Guinée et de Lomé au Togo par le groupe Bolloré. La holding PeFaCo, basée en Espagne, irrigue l'Afrique notamment d'hôtels grand luxe et de salles de jeux. Ces dernières sont majoritairement réunies sous le nom « Lydia ludic ». Le Lydia, étant aussi le nom du bateau échoué sur la plage du Barcarès, propriété de la mairie, dans lequel le maire continue aussi à monter des affaires mélangeant établissement de nuits et restauration.

Avec Alain Ferrand, le monde est souvent petit. La chambre régionale des comptes d'Occitanie avait d'ailleurs salué ses exploits en août 2019. Cette fois, il utilise les finances de la ville pour faire tourner une de ses boîtes. Comment ? En organisant, via une société d'économie mixte (SEM) Event made in France, le plus gros festival de musique électro du pays, avec près de 200 000 visiteurs, l'Electro beach. Le tout sur le même site que le Lydia et que sa discothèque Le Marina et son restaurant Les voiles blanches, réunies dans la même société Le First Burger. D'après le rapport, qui a étudié les périodes de 2013 et suivant, le festival « a servi les intérêts privés de deux sociétés, dont l’une appartient au maire. » Les magistrats relèvent également que la SEM a été créée « sans fondement juridique ». Pourquoi ? Depuis l'instauration de la loi NoTre, les communes ont perdu la compétence du développement touristique. Or, c'est justement l'objet de cette SEM… Mais les pinailleurs de la Chambre régionale des comptes notent aussi que « malgré un chiffre d’affaires en progression (5,4M€en 2016 et 5,8M€en 2017) », la commune a consenti un prêt d'un million d'euros à la SEM. Ferrand assure qu'elle paie des intérêts, mais les magistrats n'en trouvent aucune trace. Une subvention déguisée illégale venant s'ajouter au soutien logistique de la ville… Alain Ferrand sait être généreux avec Ferrand Alain.

Heureusement, pour Didier Melmoux, la famille Ferrand se dévoue pour qu'il ne manque pas d'occupation. Quand Alain Ferrand est condamné, c'est son épouse Joëlle qui prend la place. Alain se fait attraper pour abus de biens sociaux ? Joëlle prend le fauteuil de maire. Quand elle se fait cueillir pour non-respect du code des marchés publics en liens avec le port de Barcarès ? Alain reprend les rênes. Un sketch qui dure depuis 25 ans… « je préfère en rire avant d'en pleurer » raconte Didier.

Sentiment de solitude

Même si tous les élus ne sont pas aussi doués que les époux Ferrand, rien dans le système politique et judiciaire ne permet de se réconforter.

« Le parquet national financier est attaqué, mais sans lui Balkany serait encore maire. Mais comme cette juridiction gêne les élus, il faut l'abattre » démontre Didier Melmoux. « On remarque un manque de volonté des élus d'aller vers la transparence ». D'ailleurs, il relève également que beaucoup de médias, surtout parisiens, peinent aussi à suivre le mouvement. « Si ce n'est pas un grand ponte, cela n'intéresse pas. Le maire lambda qui détourne des sommes phénoménales, tout le monde s'en fout. La presse nationale pense que la France s'arrête à Paris ». Malheureusement, bien souvent au niveau local ce n'est guère mieux. En cause : la perfusion financière opérée par les collectivités locales. Un seul article déplaisant, et c'est tout un budget publicitaire qui s'envole. « Tout ça mis bout à bout, ça me met bien-sûr en colère » avoue Didier, précisant aussi : « Heureusement, Anticor évolue et devient toujours plus performante. Nous intervenons aussi dans les lycées et les universités. Le lanceur d'alerte est avant tout un citoyen conscient ». Et cette conscience se forge le plus tôt possible car la démocratie reste un combat de chaque instant.

07/09/2020 - Toute reproduction interdite


Didier Melmoux
DR
De Jéremie Demay