Interviews | 24 février 2021

Le judo, l’école de vie de Thierry Frémaux

De Lionel Lacour
4 min

Si Sélection officielle* (Grasset, 2017) évoquait les stars du festival de Cannes, Thierry Frémaux renoue, avec Judoka (éditions Stock, 2021), avec sa première passion : le judo. En remontant le cours de sa vie, le directeur de l’Institut Lumière et délégué général du Festival de Cannes raconte comment la pratique de cet art martial a façonné sa personnalité et marqué toute sa vie. Un livre magnifique, à la fois leçon de rigueur, de sagesse et de philosophie.

    Entretien conduit par Lionel Lacour.

Fild : Comment définiriez-vous Judoka ? Autobiographie ? Essai sur le judo ? Réflexion sur ce qui nous construit ?

Thierry Frémaux : Au départ, je voulais juste écrire un livre qui ne soit pas un livre de méthode. Comme les ouvrages où l’on parle technique sont pléthore, bien plus que dans n’importe quel autre sport, je voulais écrire un essai. De fait, je ne savais guère où j’allais et je me suis laissé porter. Le judo a tellement compté dans ma vie. Je voulais faire un livre politique, si j’ose dire, un livre qui raconte l’existence qu’on a lorsqu’on est judoka, d’où l’on vient lorsqu’on accède à la ceinture noire. Alors je me suis pris comme objet d’étude, convaincu que ma modeste existence de judoka fut celle de milliers de garçons et filles comme moi. Donc, oui, c’est une sorte « d’autobiographie de jeunesse en judoka », un récit de soi reposant sur l’amour du judo et l’apprentissage d’un sport qui est une école de vie. À partir de là, le judo, comme le sport, me permettait de parler de beaucoup de choses.

Fild : Quel a été l’élément déclencheur de ce livre ?

Thierry Frémaux : Je ne pratique plus le judo. Parce que la vie m’a emmené ailleurs, mais aussi en raison d’un corps qui a trop souffert. Depuis longtemps, je me faisais des illusions en me disant : un jour, je m’y remettrai. Ça ne venait pas, physiquement. En revanche, le judo est revenu vers moi, psychologiquement. Je le dis dans le livre : l’âge venant, la jeunesse s’éloignant, je me suis aperçu que j’avais eu le privilège d’avoir ça, le judo. Nous sommes nombreux, dans ce cas ! Dans le milieu, je me faisais remarquer car j’étais celui qui s’intéressait à l’histoire, au Japon, aux champions, à la culture qui entoure cet art martial. J’étais l’intello, quoi. Alors, j’ai fait l’intello. Et quand j’ai commencé à écrire, tout m’est revenu, jusqu’à l’histoire des origines, qui sont semblables à celle du cinéma, à l’histoire de Jigoro Kano, le grand fondateur qui est un personnage méconnu.

Fild : À choisir, auriez-vous préféré être l’un des plus grands cinéastes, ou l’un des plus grands judokas de l’histoire ?

Thierry Frémaux : Je ne peux pas répondre à cette question. Je n’ai pas emprunté la voie de la réalisation, pas plus que je n’ai poursuivi la compétition. Disons qu’en étant Délégué général du Festival de Cannes, je suis en haut du podium mondial dans mon métier, et que le judo n’y est pas pour rien. J’évoque d’ailleurs cette double existence que j’ai longtemps menée : celle d’un intellectuel et d’un sportif qui suscitait l’étonnement des deux milieux. C’était extrêmement enrichissant et je pense que ça m’a construit. Tout ça pour dire aux judokas : n’abandonnez pas vos études !

Fild: Après Kurozawa, qui pourrait faire un grand film dont le judo serait la toile de fond ?

Thierry Frémaux : Difficile à dire : l’un des plus grands films sur le sport, Raging Bull, ne parle pas seulement de boxe, il parle de la vie. Raconter celle de Jigoro Kano, Kurosawa l’a fait. Il faudrait trouver l’histoire qui permettrait de parler de judo, une histoire de souffrance, de spiritualité, d’accomplissement de soi.

Fild : Quels liens existent entre votre passion du judo et celle du cinéma ?

Thierry Frémaux : Il y a de nombreux parallèles historiques dans la création du judo - qui vient du jujitsu - et dans l’invention du Cinématographe Lumière qui s’inspire de Thomas Edison, d’Emile Reynaud, etc. Il y a aussi la façon dont un sport et un art recèlent d’histoires formidables qui relèvent du même amour de l’humanité, de la fascination de l’enfance, de l’appétence pour l’Histoire. Le cinéma m’a construit, le judo aussi. Mais avant le cinéma, il y avait le judo. Et quoiqu’il m’arrive dans une existence parfois trépidante, je n’oublie jamais les leçons apprises sur un tapis. D’ailleurs le livre est dédié à mon professeur, Raymond Redon.

Fild: Qu’aimeriez-vous que les lecteurs retiennent de cet ouvrage ?

Thierry Frémaux : Tout ! Je veux dire que, justement, je ne parle pas uniquement de judo, je parle de Tarantino, d’Yves Klein ou de Mishima. J’évoque Eddy Merckx et le cinéma japonais, je parle aussi des années 70, de la vie des clubs de banlieue de l’époque, et d’une jeunesse passée aux Minguettes. Je raconte ainsi que la situation sociale dans laquelle on se trouve aujourd’hui vient de loin. Et je parle beaucoup de ce par quoi le judo commence, qu’on apprend en premier et qu’on n’oublie jamais : la chute !

19/02/2021 - Toute reproduction interdite


Judoka par Thierry Frémaux.
Editions Stock
De Lionel Lacour

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