Couper toute communication du jour au lendemain sans fournir d’explications, porte un nom : le « ghosting ». Cette pratique est en hausse parmi les phénomènes sociaux, et elle est exacerbée par l’ère des réseaux sociaux. Pourquoi « ghoster » quelqu’un ? Quels sont les impacts d’une telle pratique ?

La chronique de Séverine Halopeau

 

Toujours pas de réponse. Quelques jours auparavant, vous parliez par messages avec Tiffany. Vous appreniez à vous connaître, vous partagiez vos idées, vous comptiez vos points communs. Mais depuis hier, Tiffany ne répond plus à vos messages. Vos appels tombent systématiquement sur sa messagerie vocale. « Mais que se passe-t-il ? Lui est-il arrivé quelque chose ? », pensez-vous. Pourtant, vous la voyez connectée sur les réseaux sociaux. Aujourd’hui même, elle a posté une photo sur Facebook… « Pourquoi ne répond-elle plus ? Ai-je mal agi ? Pourquoi, pourquoi,​ ​pourquoi ? ». C’est le début des tergiversations insupportables de l’esprit…

Rassurez-vous, vous n’êtes pas le seul à vivre ça… Vous êtes victime de « ghosting » ! De l’anglais « ghost » traduit par « fantôme » en français, le terme « ghosting » est utilisé pour qualifier une rupture brutale de communication d’un individu à un autre. Pour une raison qui lui est propre, une personne ne souhaite plus parler avec une autre. Elle choisit de ne plus lui donner de nouvelles ni de répondre à ses sollicitations. Par son apparent vœu de silence, l’interlocuteur espère en réalité que l’autre comprenne le message suivant : « Je ne veux plus te parler, oublie-moi ! ». De fait, la métaphore du fantôme prend sens. On « ghoste » pour devenir invisible aux yeux de l’autre. Cet anglicisme plaît : il décrit, avec une certaine modernité, les conséquences des codes des réseaux sociaux.

Stratégie de l’évitement

L’hyperconnectivité et l’instantanéité des communications incitent aux réponses immédiates. Le principe est le suivant : H24 connectés via nos ordinateurs ou nos smartphones, nous sommes condamnés à interagir. Mais voilà : nous n’avons pas assez de temps pour répondre à toutes les sollicitations que nous recevons dans une journée… Alors, nous laissons des messages en « non lus », parfois même sans réponse - en « vu » ou en « lu ». Nous ne rappelons pas dans l’immédiat cette personne qui a tenté de nous joindre par WhatsApp, Messenger ou Instagram. Nous nous disons que nous la rappellerons en fin de semaine prochaine. Enfin, si nous ne l’oublions pas… ! Le « ghosting » émerge dans ce contexte de surcharge informationnelle. On ne répond pas « de suite », car faute de temps, on doit « s’organiser » et « prioriser » nos réponses. Les interfaces instantanées et le prétexte du manque de temps nous simplifient la vie pour ignorer un message sans culpabilité…

On pourrait croire que le « ghosting » est un phénomène social nouveau. Si on ne le nomme pas comme tel, plusieurs travaux de sciences humaines et sociales ont déjà étudié les caractéristiques de cette pratique. En gestion de conflits, on l’appelle « stratégie de l’évitement ». Comme son nom l’indique, une personne choisit d’éviter d’aborder un conflit, souvent par aversion de la confrontation. D’après Roxame Lulofs et Dudley Cahn, cet évitement est justifié par les croyances négatives relatives au conflit ainsi que par l’anxiété que génère la situation conflictuelle (1). On fuit le conflit pour ne pas se trouver dans une posture embarrassante. Mais ce cycle de l’évitement est un cercle vicieux : en évitant le conflit, la situation se détériore, jusqu’à devenir toxique.

Des victimes en quête d’explications

Quand on « ghoste » donc, on fuit. Pourquoi ? Les raisons sont multiples, selon les personnalités et les situations vécues. Ces causes peuvent se classer en deux catégories : 1. les raisons liées à la personnalité du « ghosteur » ; 2. les raisons liées à la relation. Dans le premier cas, une personne peut choisir de ne plus donner de nouvelles car : elle ne se sent pas bien dans sa vie, elle est désorganisée, elle est très investie sur un projet, elle n’est pas très « réseaux sociaux » , elle n’accorde pas ou peu d’intérêt aux relations affectives, elle veut assouvir son pouvoir sur l’autre…

Dans le second cas, elle peut ne plus donner de nouvelles car : la personne s’est désintéressée de la relation, elle a rencontré une autre personne, cette relation ne la satisfait pas, elle pense avoir mal agi, elle a peur de mettre un terme à cette relation, elle veut faire réagir l’autre, elle veut le blesser…

À chaque fois, le « ghosting » engendre des dégâts. Ses victimes sont en quête d’explications. Certains sont même prêts à tout pour obtenir des réponses : c’est ce qu’on appelle le « ghostbusting ». Les « ghostés » deviennent des « ghostbusters », traquant ceux qui ne leur répondent plus… Mais ce « ghostbusting » peut tourner à l’obsession, allant parfois jusqu’au harcèlement. Par exemple, certains « ghostés » commentent toute l’activité de leur cible sur les réseaux sociaux. D’autres se montrent sur le lieu de travail du « ghosteur »…

Cette offensive des « ghostbusters » s’explique par un phénomène bien connu des sciences humaines et sociales : l’ostracisme. Dans la Grèce Antique, l’ostracisme était une pratique d’éloignement reconnue pour réguler le pouvoir politique (2). Parce qu’ils jugeaient un citoyen dangereux pour la cité et/ou trop ambitieux, les citoyens d’Athènes votaient pour son bannissement pendant 10 ans (3). Par la suite, l’ostracisme a été étudié comme un phénomène d’exclusion et de rejet de l’autre. Un homme sanctionné de « délit d’opinion » n’est plus exilé, mais exclu à l’intérieur de cette société de façon plus sournoise (par exemple, en limitant sa liberté d’expression). De fait, l’ostracisme est devenu une pratique de plus en plus déviante, prenant la forme d’abus de droit, menaçant les libertés individuelles. En psychologie, l’ostracisme se décrit comme un sentiment d’exclusion sociale : le fait d’être exclu ou ignoré injustement d'un groupe ou d'une société. Pour des raisons discriminantes, les opinions d’un individu sont rejetées et ce dernier subit de la maltraitance – pouvant être violence physique comme indifférence totale de son existence (4).

Le « ghosting » nous apprend à faire face à nos peurs

Parmi les formes d’ostracisme, on retrouve le « shunning » (fuyant en français). Souvent pratiquée dans un contexte religieux, le « shunning » est une décision formelle, prise par une société, pour cesser toute interaction avec un individu ou un groupe d’individus. Ces derniers sont excommuniés à la suite de transgression de règles fondamentales de la société. À titre d’exemple, dans la culture Amish, le « shunning » est inscrit dans les règles de discipline. Il est considéré comme la dernière étape avant un bannissement définitif de la société (5). À l’instar du « shunning », le « ghosting » est vécu comme une punition. Les « ghostés » se sentent rejetés, de façon très injuste. Cette perception d’exclusion a des répercussions sérieuses sur la santé mentale d’un individu, à court et moyen terme. À court terme, les « ghostés » peuvent passer dans différentes phases d’instabilité émotionnelle, surtout s’ils ont choisi de traquer leur « ghosteur ». À moyen terme, les ils peuvent s’être laissé emporter par « l’obsession des explications » et donc friser la paranoïa, ou encore développer un état dépressif.

Que faire si vous êtes victime de « ghosting » ? À ce jour, il n’existe pas de procédure juridique contre les fantômes 2.0 ! C’est à vous d’affronter seul ces fantômes… La première étape est de prendre du recul sur les raisons de l’absence de réponse de votre interlocuteur. Peut-être que ce dernier n’est pas disponible ces derniers temps, peut-être s’est-il désintéressé de vous, peut-être a-t-il oublié de répondre à votre message… Laissez donc du temps avant de faire des conclusions hâtives.

La seconde étape est de faire le point sur vos besoins actuels. Qu’attendez-vous réellement de cette relation ? Pourquoi son absence de réponse vous dérange ? Comment faire pour y remédier ? La troisième étape est enfin de communiquer sur vos besoins. Vous voudrez peut-être exprimer plus directement à cet interlocuteur que vous tenez à lui, vous aurez peut-être envie de passer radicalement à autre chose… Si après ces trois étapes, votre interlocuteur joue toujours au fantôme, il est conseillé de ne pas insister.

C’est dérangeant, c’est déplaisant, c’est humiliant, et c’est injuste de ne pas comprendre ! Pourquoi nous a-t-on « ghosté »? D’une certaine façon, le « ghosting » nous apprend à faire face à nos peurs. Il est des situations où il faut accepter ne pas pouvoir obtenir d’explications. Non pas parce que nous ne le méritons pas, mais plutôt parce que ça ne nous concerne pas.

Si nous donnons de l’importance à un « ghosteur », c’est parce que nous pensons avoir mal agi. Comme si le fantôme nous avait volé de notre vitalité, de notre volonté, de notre valeur. À nous, donc, de ne pas nous laisser hanter par ces fantômes. Puisque, comme l’écrivait Robert Desnos : « Fantôme, laisse-nous rire de ta sottise […] Aussi n’as-tu jamais fait de mal à ces êtres. Tant, s’ils ouvraient un soir la porte et les fenêtres, te dissoudrait la nuit dans le bruit et le vent » (6). Ouvrons donc notre porte et nos fenêtres !

(1) Lulofs, R.S. et D.D. Cahn. 2000. Conflict: From Theory to Action. Needham Heights, MA: Allyn & Bacon.

(2) Daraki, M. (1987). L'ostracisme et la canalisation de l'agressivité dans la démocratie ancienne. Esprit (1940-), (133 (12), 98-103.

(3) Glotz, G. (1970). La cité grecque : Le développement des institutions, Albin Michel, coll. « L'Évolution de l'Humanité »

(4) Cursan, A., Pascual, A. & Félonneau, M. (2017). L’ostracisme. Avancées scientifiques sur la thématique d’une menace quotidienne. Bulletin de psychologie, 551, 383 397. https://doi.org/10.3917/bupsy.551.0383

(5) Wesner, Erik J. “Shunning.” Amish America. Erik Wesner, 10 Apr. 2015. Web : https://amishamerica.com/shunning/

(6) Desnos, R. (1942). « Fantôme » du recueil « Etat de veille ».

28/12/2021 - Toute reproduction interdite



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De Séverine Halopeau