Analyses | 2 novembre 2020

Le fondamentalisme islamique : un phénomène mondial aux racines historiques

De Razika Adnani
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Le terrorisme djihadiste qui frappe un peu partout dans le monde au nom de l’Islam donne un retentissement international aux questions que pose cette religion aussi bien en Occident, où elle s’installe de plus en plus, que dans le monde musulman. Le fondamentalisme islamique ou salafiste dont se nourrit le djihadisme suscite des inquiétudes de plus en plus pressantes.

                                                                                  L’analyse* de Razika Adnani.

Pour expliquer la montée du salafisme et du radicalisme islamique, la plupart des études, en France notamment, pointent les difficultés sociales, politiques et économiques que vivent les musulmans en Occident. Difficultés qui, toujours selon ces études, ne favorisent pas l’intégration des Français d’origine étrangère. Concernant les musulmans, cette situation les conduirait à se réfugier dans le radicalisme et le fondamentalisme. Cependant, ces études se limitent à la France ou au mieux à l’Occident. Or le radicalisme islamique et le salafisme qui montent en Europe ne sont que le prolongement de ces mêmes fondamentalisme et radicalisme qui frappent le monde musulman depuis quelques décennies déjà. Il s’agit d’un phénomène global mû par les mêmes causes et les mêmes objectifs ; c’est ainsi qu’il faut le regarder afin d’éviter toute explication partielle ou erronée. 

Le fondamentalisme islamique est un phénomène global mû par les mêmes causes et les mêmes objectifs ; c’est ainsi qu’il faut le regarder afin d’éviter toute explication partielle ou erronée. 

Le problème de l’intégration, en Occident et notamment en France, n’est pas un élément explicatif du salafisme et du radicalisme. La preuve en est que les pays musulmans ne sont pas épargnés par ces problèmes. Rappelons également que les problèmes socio-économiques des premières générations d’émigrés musulmans ne les ont pas empêchés de ressentir le désir de s’intégrer ou de manifester leur volonté de le faire. Ce n’est pas le cas de leurs enfants et de leurs petits-enfants, aujourd’hui soumis à un discours salafiste et radicaliste. 

Ce n’est donc pas le problème d’intégration qui a provoqué l’émergence du radicalisme islamique et du salafisme en Occident mais plutôt une vague salafiste et islamiste qui, en traversant la Méditerranée, a engendré le problème de l'intégration des musulmans en Europe. Sa stratégie consiste à culpabiliser les musulmans d’Europe en leur faisant croire qu’ils vivent dans des pays qui ne leur permettent ni d’être de bons musulmans ni de vivre pleinement leur Islam. Ce discours non seulement les empêche de s’intégrer dès lors qu’ils veulent être pratiquants, mais présente par ailleurs l’intégration comme synonyme de trahison et d’impiété. Les musulmans se renferment alors dans leur communauté et rejettent la société à laquelle ils appartiennent. Le problème posé par l’absence d’intégration des communautés musulmanes en Occident est donc pour beaucoup davantage une conséquence du salafisme qu’une cause. Il fait l'éloge de la différence identitaire et conforte cette absence d’intégration en persuadant la personne que c’est elle qui doit rejeter la société occidentale dépravée et impie. Plus l’individu refuse de s’intégrer dans la société, plus il est une garantie pour la cause salafiste. Ainsi, le fondamentalisme islamique crée le problème de l’intégration et, dans le même temps, l’utilise pour se nourrir et se renforcer. 

Un autre point renforce la thèse des problèmes sociaux et de la non-intégration, poussant ainsi certains à refuser de voir un lien direct entre radicalisme islamique et terrorisme : les terroristes seraient des délinquants, des repris de justice qui n’auraient jamais lu le Coran et qui n’auraient aucune connaissance théologique de l’Islam. Pourtant, les djihadistes ne sont pas les seuls à ne pas avoir lu le Coran. La grande majorité des musulmans ignore tout du Coran, hormis ce qu’on leur en raconte, ou n’en connaît que quelques versets (les croyants des autres religions sont dans la même situation face aux textes sacrés). Quant à la théologie, c’est un domaine complexe qui les dépasse entièrement. Ils ne se sentent pas pour autant moins musulmans. Ils estiment que ce travail revient aux érudits et aux spécialistes de la religion et que leur propre rôle consiste à croire ce qui leur est raconté et à l’appliquer. Les terroristes islamistes sont dans cette situation. Ils n’ont peut-être jamais lu le Coran, mais ils sont convaincus que d’autres, plus capables, l’ont fait à leur place. Si le terrorisme recrute parmi les délinquants et ceux qui ont des difficultés à s’intégrer, c’est que tous les radicalistes salafistes ne veulent pas nécessairement mourir ou ne sont pas prêts à affronter la mort. De ce fait, la détresse des jeunes est mise à profit pour les envoyer à la mort. 

Toute étude restreignant le champ de recherche à un seul territoire en négligeant les autres ne peut répondre aux questions posées d’une manière fiable. Il est très réducteur et égocentrique d’affirmer que le terrorisme qui frappe la France est une riposte à la politique extérieure de la France par exemple comme s'efforce à l'expliquer Michel Onfray. Devant de tels propos, on pourrait se demander qui l’Algérie ou la Tunisie ont-elles bombardé pour que leurs enfants prennent les armes contre elles. C’est une grave erreur de séparer et de différencier ce qui se passe en France, dans le domaine du salafisme et du terrorisme, de ce qui se passe dans le reste du monde musulman.

Cependant, la recherche et l’étude ne peuvent se contenter d’être horizontales, elles doivent également être verticales. Autrement dit, elles doivent prendre le salafisme et le radicalisme dans toute leur étendue, non seulement géographique, mais aussi historique. C’est du côté de l’histoire de l’islam et de la pensée musulmane qu’il faut chercher pour comprendre les mécanismes internes (les idées, les théories et les concepts) qui ont permis la naissance et le développement du fondamentalisme musulman prônant un nécessaire retour à l’islam des premiers musulmans, une lecture littérale des textes et l’application stricte de la charia.

Cependant, là encore, une autre précision s’impose : il ne s’agit pas seulement de l’histoire du XXe siècle, notamment de l’histoire politique de ces pays, du traumatisme de la colonisation ou de la chute du califat en 1924. Il s’agit avant tout de l’histoire globale de l’islam et de la pensée musulmane. Le salafisme et l'islamisme qui dominent dans l’islam d’aujourd’hui ne s’expliquent pas seulement par les éléments historico-politiques du XXe siècle. Leurs racines remontent à beaucoup plus loin.

Le salafisme et l'islamisme qui dominent dans l’islam d’aujourd’hui ne s’expliquent pas seulement par les éléments historico-politiques du XXe siècle. Leurs racines remontent à beaucoup plus loin.

Il est impossible aujourd’hui de comprendre le salafisme et le radicalisme islamique sans se pencher sur l’histoire de la pensée musulmane pour connaître les mécanismes qui ont permis leur apparition. Il faut apporter un regard critique sur ces doctrines pour montrer leurs failles, leurs mystifications et leurs contradictions. C’est la seule manière qui permette de se libérer de leur emprise.

 

*Analyse initialement publiée le 14 novembre 2016 par razika-adnani.com et Euromed IHEDN

03/11/2020 - Toute reproduction interdite.


Des policiers contrôlent une personne dans une rue après des échanges de tirs à Vienne, en Autriche 2 novembre 2020
Lisi Niesner/Reuters
De Razika Adnani

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