Le directeur adjoint de la rédaction du Figaro anime avec brio chaque semaine « Le Club Le Figaro Présidentielle ». Une nouvelle émission de débat politique où les journalistes de ce grand quotidien exposent leurs analyses, points de vue et divergences avec un sens de l’écoute devenu rare dans les médias. Un rendez-vous qui démontre que lorsqu’un grand quotidien fait le pari de la télévision en ligne, la qualité, tant sur le fond que sur la forme, est au rendez-vous !

Entretien conduit par Francis Mateo

 

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Fild : qu'est-ce qui a justifié la création de votre nouvelle émission de débat « Le Club Le Figaro Présidentielle » ?

Yves Thréard : C'est une idée qui courait au sein de la direction du journal depuis un certain temps. Pour vous faire une confidence : c'est une façon de se mettre en ordre de bataille et d'anticiper le projet de télévision propre, qui se concrétisera tôt ou tard au Figaro. Nous avons donc élaboré cette formule qui me semble originale, et qui permet de montrer toute la richesse du journal. L'émission hebdomadaire donne à entendre et voir les différentes sensibilités qui coexistent dans le groupe. Bien sûr, nous sommes un journal de droite, mais où chacun apporte sa nuance, avec des penchants plus libéraux pour les uns, plus conservateurs pour les autres. Car il est important de préciser que nos débats réunissent exclusivement des journalistes du Figaro, où chacun expose ses différences, mais dans une attitude d'écoute, d'échange et d’ouverture.

Fild : Il peut donc y avoir une place pour le débat, devant une caméra, sans esprit de polémique ?

Yves Thréard : Cela dépend de la volonté des réalisateurs et des directeurs de chaînes, qui ne conçoivent souvent le débat que dans la polémique, la controverse, voire l'affrontement. Et c'est finalement très rare d'avoir des débats qui soient posés et constructifs, avec de véritables conversations et du temps pour s'exprimer. Je suppose que ces responsables de chaînes estiment que le jeu est trop risqué d'un point de vue commercial. Mais nous faisons le pari inverse ! Comme tous les intervenants de mon émission sont des journalistes de la rédaction, il est vrai qu'ils peuvent avoir des différences, mais pas au point d'affirmer des opinions irréconciliables. Cela favorise aussi le débat.

Fild : Comment expliquez-vous le manque de débats politiques à quelques semaines de l'élection présidentielle en France ?

Yves Thréard : Plusieurs facteurs expliquent cette difficulté à débattre. À commencer par l'actualité internationale qui éclipse les débats relatifs aux affaires internes du pays, et aujourd'hui plus que jamais avec la guerre en Ukraine, après le retrait des troupes françaises au Mali. La deuxième raison concerne directement le président de la République, qui est finalement l'adversaire principal dans cette campagne électorale, mais qui n'a toujours pas déposé officiellement sa candidature à l'heure où nous parlons*. Emmanuel Macron fait d'ailleurs savoir qu'il ne veut pas des débats classiques à la télévision, pourtant devenus des rendez-vous habituels à chaque échéance électorale. Mais il ne faut pas non plus négliger un facteur important dans ce défaut de débat : la majorité des candidats en course pour cette élection présidentielle n'ont rien à faire dans cette campagne ; pour le dire autrement : ils ne sont pas à la hauteur, ils sont très modestes, sinon médiocres ! Et cela pose un problème au niveau du débat en particulier, et de la démocratie en général.

« La guerre en Ukraine peut phagocyter les débats de la Présidentielle »

Fild : Est-ce que tout cela enlève une part d'intérêt à cette élection présidentielle ?

Yves Thréard : Ce qui est certain et totalement effarant, c'est le manque d'intérêt que les Français portent à cette élection ! Il y a évidemment cette défiance croissante vis-à-vis du personnel politique, que l'on ne constate d'ailleurs pas seulement en France, mais dans toutes les grandes démocraties du monde. Il est vrai aussi que les élections où le président sortant se présente sont généralement moins intéressantes, car on n'est pas dans une logique de « reset », de grand changement, comme cela a pu être le cas par exemple en 2007 après Chirac, ou en 2017, à la fin du quinquennat de François Hollande. Pour autant, je suis convaincu qu'il n'y a pas de désintérêt aujourd'hui pour la politique en France. Je pense au contraire que les gens s'y intéressent beaucoup, car les Français sont un peuple très politique ; c'est pourquoi cette médiocrité que j'évoquais précédemment en termes d'offre des candidats me paraît d'autant plus déplorable.

Fild : La guerre en Ukraine peut-elle occulter tout autre débat dans cette campagne présidentielle ?

Yves Thréard : Bien sûr ! C'est une actualité qui va phagocyter toutes les autres. Une guerre sur le sol européen est évidemment un événement majeur et prioritaire. Il est donc logique de s'y focaliser, au Figaro comme dans tous les autres grands médias. On ne peut pas échapper à cette logique, même si cela risque effectivement d'occulter, ou pour le moins de faire passer au second plan des questions qui méritent aussi d'être traitées dans le cadre d'une campagne d'élection présidentielle. Mais nous sommes encore à cinquante jours du premier tour du scrutin, et je crois que que la politique va reprendre ses droits d'ici là. En tout cas, aujourd'hui, nous ne sommes pas dans le temps de la politique, qui est également le temps du débat. Car la politique, c'est le débat. Si en revanche la situation internationale ne permet pas de trouver cet espace de discussion, les Français seront frustrés par l'absence de débat concernant les affaires internes ; ce qui ne serait pas seulement dommageable au niveau des idées, mais également au niveau du fonctionnement même de la démocratie.

* entretien réalisé le 24/02/2022

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De Francis Mateo