À Istanbul, le Haut Conseil Électoral Turc (YSK) a annulé le 7 mai dernier les résultats de l’élection municipale gagnée 5 semaines auparavant par Ekrem Imamoglu, le candidat de l’opposition. Un nouveau coup porté à la démocratie, et un pari dangereux pour l’AKP d’Erdoghan. Par Maxime Chauffour (à Istanbul).

« Tout ira très bien. » Le slogan de campagne choisi par l’ex-nouveau maire d’Istanbul déchu de ses fonctions quelques semaines après son élection a des accents de méthode Coué, voire d’angélisme naïf.

La formule, qui synthétise la stratégie de la positivité, de l’espoir et de l’unité nationale souhaitée par le nouveau leader naturel du CHP (« Parti Républicain du Peuple », laïc et kémaliste), a néanmoins le mérite de neutraliser le discours de diabolisation porté par l’AKP. En réponse aux accusations de fraude et de collusion avec les organisations terroristes, Ekrem Imamoglu base sa stratégie sur les chiffres, la transparence et la confiance sereine en sa réélection le 23 juin prochain ; un scrutin qu’il espère gagner avec une avance supérieure à la dernière fois.

Dès l’annonce du renouvellement de l’élection, le CHP a immédiatement fait bloc en balayant l’option d’un boycott du nouveau scrutin, une décision suivie par le HDP, le parti pro-kurde qui a réaffirmé son soutien au candidat à la mairie d’Istanbul.

Si Imamoglu aborde avec tant de confiance cette échéance électorale, c’est d’abord parce que sa victoire a montré à tous les turcs l’ampleur inédite de sa popularité, tandis que la décision de justice qui la lui a confisquée a exposé au grand jour les pressions exercées par l’AKP en faveur d’un verdict mal fondé juridiquement ; la décision du YSK, institution normalement indépendante, a fait grincer des dents au sein même du parti au pouvoir, d’habitude monolithique et rangé derrière Erdoghan. Ces divisions internes, désormais visibles par les observateurs extérieurs, étaient jusqu’alors rares, et sont le signe d’un vent de panique parmi les cadres du parti islamo-conservateur.

Bien que la quasi-totalité des médias lui soient acquis, que les institutions et les budgets soient entre ses mains, Erdoghan ne parvient plus à mobiliser son électorat. Or, ses erreurs stratégiques sont habilement utilisées par Imamoglu, dont la posture est volontairement apaisante et bienveillante envers l’ensemble de l’électorat stambouliote.

L’équation Imamoglu peut-elle fonctionner ? Jusqu’à présent, les manœuvres et les sorties présidentielles n’ont pas suffi à inverser la tendance, en dépit de la confiscation de la parole publique par l’AKP. En juin 2015, au lendemain de l’annulation des élections législatives décidée dans un contexte similaire, Erdoghan avait su jouer sur les enjeux sécuritaires pour rassembler le peuple turc autour de sa personne. Une corde désormais usée, dont l’effet s’est émoussé au fil du temps, des déboires économiques et du scepticisme général de l’électorat.

L’issue du scrutin du 23 juin demeure incertaine, mais Ekrem Imamoglu a de toutes façons déjà remporté une victoire qui le catapulte au-devant de l’arène politique turque, en tant qu’adversaire direct d’Erdoghan. Ce dernier avait, en son temps, fait de son ascension à la mairie d’Istanbul le tremplin de sa carrière nationale. L’adage populaire turc selon lequel « celui qui contrôle Istanbul contrôle la Turquie », qu’il avait incarné, fait ainsi planer une menace sur la continuité de son propre pouvoir.

13/06/2019 - Toute reproduction interdite


Ekrem Imamoglu, principal candidat à la mairie d'Istanbul du Parti républicain du peuple (CHP), réagit lors de sa réunion de coordination de campagne à Istanbul, Turquie, 22 mai 2019
Murad Sezer / Reuters
De GlobalGeoNews GGN