Le judaïsme, le christianisme et l'islam ne laissent guère de place aux femmmes quand il s’agit d’exercer des fonctions liées au culte. Iris Ferreira est l'unique femme à avoir été ordonnée rabbin en France, où Kahina Balhoul voulait devenir la première « femme imam ». De son côté, Anne Soupa a postulé pour succéder au cardinal Barbarin, à l'archevêché de Lyon. Trois destins originaux - et à contre-courant - de femmes engagées dans leur religion.

Par Marie Corcelle

Rien ne prédestinait Iris Ferreira à se consacrer à l’étude de la Torah. Étant enfant, la question de la religion au sein de sa famille était un sujet assez ambigu. La cause ? La peur de l’antisémitisme et de ce qui pourrait arriver à la jeune fille si on découvrait qu’elle était juive. « On lisait la Torah à la maison, il y avait donc une certaine transmission d’une spiritualité, mais pas au niveau de la pratique », raconte Iris Ferreira. À l’adolescence, elle se pose de nombreuses questions, et arrête ses études de médecine. Elle a alors plus de temps pour se plonger dans les textes, et commence à apprendre l’hébreu en autodidacte. Finalement, elle ira au bout du parcours, jusqu’au rabbinat. Iris Ferreira fait donc aujourd'hui partie des cinq femmes qui officient en tant que rabbin en France, mais c'est la seule à avoir été ordonnée sur le territoire français, en juillet 2021. Et encore : cette exception s'explique par les restrictions liées à la Covid, qui ont empêché la jeune femme de 29 ans d'être ordonnée en Grande-Bretagne, comme cela était prévu au départ.

De son côté, Kahina Bahloul n'est pas parvenue à concrétiser ce rêve d'être reconnue en France comme imam. Née en France, elle a grandi en Algérie et s’est tournée tardivement vers la religion musulmane. Lors d’un entretien sur France Inter en mars dernier, elle expliquait avoir pris ses distances avec l’islam après avoir « vécu le traumatisme de la décennie noire en Algérie ». Mais après la perte de son père, elle s’est posé des « questions existentielles et spirituelles sur le sens de la vie et de la mort », ce qui la conduira à la tradition spirituelle soufie. Après des études en islamologie et en langue arabe, Kahina Bahloul est devenue imam. Pourtant, elle n’est pas reconnue comme telle par les instances musulmanes en France. Pire : son choix courageux lui vaut régulièrement des menaces et insultes de la part de ses co-religionnaires. Kahina Bahloul a donc choisi de ne plus s'exprimer aujourd'hui, et fait dire par son éditeur qu'elle ne répond plus aux interviews.

Engagement militant

Journaliste et théologienne, Anne Soupa a co-fondé en 2008 le Comité de la jupe, qui vise à promouvoir la place des femmes au sein de l'Église catholique. C'est ce qui la conduit à se présenter pour succéder au Cardinal Barbarin comme archevêque de Lyon, en 2019. Une candidature militante qui tient davantage de la provocation, puisque ses chances d'être élue sont nulles : « Je demandais à être un évêque laïc, à l’image de ce qui existait aux premiers temps de l’Église. Jusqu’en 250, le terme de prêtre est inconnu dans l’Église, aussi bien dans le Nouveau Testament que dans les écrits des premiers siècles. Les évêques étaient laïcs, c’est-à-dire qu’ils ne recevaient pas d’ordination. Vous pouviez être évêque si vous étiez baptisé et parce qu’on avait reconnu en vous les charismes nécessaires ».

Anne Soupa milite pour que les femmes aient également accès au diaconat, et qu’elles aient des responsabilités au titre de leur baptême : « C’est ce que fait le Pape François depuis un an, mais à l’allure d’un escargot. Et sous son pontificat, les femmes n’ont pas accès aux décisions des synodes, elles ne peuvent pas les voter. Ça a créé un conflit avec le Vatican ». Une exception a eu lieu en début d’année, avec Sœur Nathalie Becquart, qui a pu exercer un droit de vote. Mais elle a été la seule femme à y être autorisée, parmi les nombreuses religieuses, expertes et auditrices présentes. « LÉglise est un grand vaisseau qu’on n’arrête pas facilement, et dont on n’accélère pas la cadence non plus », sourit Anne Soupa.

Féminisme

L'esprit militant est d'ailleurs un point commun entre toutes ces femmes engagées dans leur religion. « Je pense qu’on peut tout à fait me décrire comme féministe », confirme Iris Ferreira : « Le féminisme, pour moi, c’est respecter les aspirations des femmes à pouvoir exercer toutes les fonctions qu’elles souhaitent. Il ne faut pas enfermer des individus dans des représentations culturelles, dans des rôles qui sont associés à leur genre. Que l’on parle d’hommes ou de femmes. Je crois qu’il faut simplement respecter chacun dans sa diversité ». C’est d’ailleurs cet enfermement de la femme dans un schéma qui rebute Anne Soupa : « Pour l’Église, les femmes sont d’abord des épouses et des mères. Si vous écoutez ou lisez des discours des cardinaux, des évêques ou des papes concernant les femmes, la plupart du temps, elles sont toujours décrites comme telles. On les remercie d’avoir soutenu les familles et d’avoir beaucoup d’enfants. C’est la première vision des femmes : une vision hyper sexualisée ». Même si cette femme de 74 ans ne s'offusque pas qu'on la présente comme « mère de quatre enfants et grand-mère de huit petits-enfants » dans les articles de presse qui la décrivent comme la figure du « progressisme » dans l'église catholique.

Militante, Kahina Bahloul l'est tout autant, pour remettre en cause le patriarcat qui pèse sur les femmes musulmanes. Elle explique qu’ayant grandi en Algérie, elle a pu constater le poids de ce patriarcat « qui écrase les libertés individuelles et collectives des femmes ». Quant au voile, elle affirme avec fermeté que, dans le Coran, « il n’y a rien qui oblige les femmes à se couvrir les cheveux. C’est important aujourd’hui d’avoir une parole de femme, de s’autoriser à lire les textes et à les interpréter. Il faut s’approprier le texte coranique ». En tant que connaisseuse émérite de la pensée musulmane et de son évolution au fil de l’Histoire, Kahina Bahloul souhaite « mettre de côté toutes les strates d’herméneutique construites pendant des siècles » qui conduit à « ne plus comprendre ce que les textes fondateurs voulaient vraiment dire ». Elle continue à œuvrer pour une interprétation éclairée des textes et à changer les choses. Kahina Bahloul a ainsi participé à la création de la mosquée Fatima, d'inspiration soufie. Une mosquée ouverte aux non-musulmans, et bien sûr aux femmes.

20/10/2021 - Toute reproduction interdite



Zz/Pixabay
De Fild Fildmedia