Son histoire peu commune a inspiré les peintres et nourri l'imagination de romanciers. En 1447, en pleine procession religieuse dans la ville de Prato, près de Florence, le moine Filippo Lippi enleva une jeune sœur novice prénommée Lucrezia. Malgré un scandale retentissant, les autorités se montrèrent clémentes. Car Lippi était aussi un des plus grands peintres de son temps. Les artistes seraient-ils des êtres à part, méritant un traitement particulier ?

Par Stéphanie Cabanne.


Filippo Lippi était un jeune orphelin d'origine modeste, placé à 8 ans chez les Carmélites du quartier de l'Oltrarno, à Florence, par une tante qui n'avait plus les moyens de l'élever. C'est sans disposition particulière qu'il entra dans les ordres et qu'il prononça ses vœux quelques années plus tard, à l'âge de 15 ans. Par chance, l'église du couvent des Carmes commanda la décoration d'une de ses chapelles à deux peintres de Florence, Masolino et Masaccio. Le jeune Lippi, qui fuyait l'étude, découvrit ainsi jour après jour et pendant 4 ans, l'évolution de leur travail. Il s'agissait là de l'ensemble de fresques le plus novateur de l'époque. Le jeune moine vit ainsi la Renaissance naître sous ses yeux, sans se douter qu'il en serait un jour l’un des principaux acteurs. Lippi prit l'habitude de se mêler aux jeunes artistes qui dessinaient devant les fresques de la chapelle Brancacci. Il commença par les imiter et les surpassa tous rapidement grâce à ses dons exceptionnels. Au point que le prieur "résolut de lui donner toute commodité pour s'instruire à la peinture" (Vasari).

Mais sa carrière dans les ordres, qui passa par plusieurs couvents, fut semée de nombreuses excentricités. Il aurait été enlevé par des Maures lors d'une excursion en bateau à Padoue avec des amis. Après 18 mois d'esclavage, leur maître les aurait libérés après avoir découvert son parfait portrait tracé sur un mur par le jeune peintre. À Florence, sa vie dissolue, sa passion pour les femmes, ses dépenses inconsidérées "pour ses aventures d'amour" et ses faux en écriture le conduisirent en prison. Il y connut la torture et la faim.

Nommé chapelain du couvent Santa Margherita de Prato en 1446, il obtint des religieuses qui lui avaient commandé un tableau de prendre pour modèle une jeune nonne ravissante. Blonde, le teint diaphane, la jeune femme prénommée Lucrezia prêta ses traits à la sainte Marguerite du retable. Lippi s'éprit d'elle et finit par l'enlever.

Cosme de Médicis et Pie II à son secours


Ils se refugièrent dans une maison de Prato. Poursuivis l'un et l'autre par les autorités ecclésiastiques, ils durent leur salut à l'intervention de Cosme de Médicis. L'homme d'État florentin n'hésita pas à se rendre à Rome pour obtenir leur grâce auprès de Pie II, son ami. Le pape les délia de leurs vœux et les autorisa à se marier. Le pontife, lui-même mécène et protecteur des artistes, partageait sans doute les conceptions des Médicis. Notamment l'idée platonicienne selon laquelle l'art n'est qu'illusion, certes, mais que l'artiste, en imitant la nature, se fait créateur à l'image de Dieu. Louer la création divine tout en y participant fait de l'artiste un être à part. Cosme lui-même se plaisait à dire que le "génie des artistes est une grâce qui vient du Ciel, et non pas une bête de somme, pouvant être attelée de force, comme un âne à une charrette".

Pendant quelques années encore et jusqu'à sa mort en 1469, Lippi continua à dépeindre, sous les voiles de Marie et des saintes chrétiennes, le visage de Lucrezia.

Après sa disparition, leur fils Filippino fut accueilli dans l'atelier de Botticelli, un de ses anciens élèves. Il acquit auprès de lui les rudiments de l'art paternel, mêlés d'une grâce nerveuse et d'une virtuosité toutes modernes. Devenu à son tour un des maîtres reconnus de l'art florentin, Filippino fut choisi en 1484 pour compléter les fresques de la chapelle Brancacci, laissées inachevées 60 ans plus tôt.

Finalement, peu importait à ses contemporains que Lippi fût excentrique et qu'il ne manifesta aucun respect pour l'habit religieux. Malgré les problèmes moraux posés par "l'affaire Lippi", ils surent voir en lui un artiste d'une spiritualité intense, capable de traduire dans un langage simple et accessible à tous, les ressorts profonds de l'âme humaine.

24/06/2021 - Toute reproduction interdite


Paul Delaroche, Filippo Lippi et Lucrezia Buti, 1822
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De Stéphanie Cabanne