Interviews | 31 mars 2021

Le courage a-t-il déserté la vie publique ?

De Fild Fildmedia
5 min

Le directeur et fondateur de l’influente revue Politique Internationale a publié, avec Jean Veil, « Ceux qui n’ont pas de courage ne savent pas ce qu’ils perdent » (Éditions de l’Archipel, 2020). Ce stimulant petit recueil rassemble un florilège de citations sur cette qualité inestimable qu’est le courage. Les auteurs y laissent la parole à Périclès, René Char, Napoléon… Pour Fild, Patrick Wajsman remet en perspective la notion de courage à travers ses convictions et ses rencontres diplomatiques.

Entretien conduit par Marie Corcelle.

Fild : Pourquoi avez-vous décidé d’écrire un livre sur le courage et pas sur une autre vertu ?

Patrick Wajsman : Depuis que je m‘intéresse à la vie publique, j’ai toujours pensé que le courage était la première des vertus politiques. Un jour, Alexandre de Marenches, un homme que j’aimais beaucoup et qui a dirigé pendant 11 années nos services secrets, a prononcé une phrase qui m’a touché : « Ceux qui n’ont pas de courage ne savent pas ce qu’ils perdent ». Je me suis dit aussitôt que j’allais écrire un livre – avec mon ami Jean Veil – sur les plus belles citations relatives à cette vertu. À mes yeux, il s’agit d’une modeste contribution à la salubrité publique.

Fild : Vous dites que, pour être un grand homme, il faut disposer des trois « C ». À savoir le Cerveau, le Cœur et le Courage. Lequel de ces trois éléments manque le plus aux dirigeants actuels ?

Patrick Wajsman : Le troisième « C », bien sûr. On pourrait d’ailleurs allonger la liste en ajoutant un quatrième « C » — le Charisme — et un cinquième — la Chance, qu’il faut savoir apprivoiser. Aristote disait que « le courage est la première des qualités humaines car elle garantit toutes les autres ». Il voulait dire qu’elle donne du prix à toutes les autres vertus.

Certes, nous ne sommes plus à l’époque où l’on croisait des figures comme Churchill, de Gaulle, Sadate ou Reagan. Mais il y a encore des chefs d’État qui ont des attitudes courageuses, même si elles ne se situent pas au même niveau. Il ne faut pas oublier que le courage se révèle souvent au contact des circonstances. Après tout, avant de devenir des références exemplaires, Churchill était plutôt un jeune homme de bonne famille, Jean Moulin un dandy, Clemenceau un prince du Tout-Paris… Parfois la rencontre entre un homme et des circonstances façonne un destin.

Mais j’aimerais vous faire remarquer qu’il n’y a pas que les dirigeants qui soient capables de courage. Il y a également les peuples et les citoyens: quand les Biélorusses descendent dans la rue pour demander la démission du Président Loukachenko, quand les étudiants de Hong Kong continuent de manifester malgré la répression inique que leur inflige la police pro-Pékin, quand la société civile turque s’insurge contre ce dictateur mégalomane qu’est devenu Erdogan en sachant qu’elle risque des années de prison, quand le peuple birman offre ses poitrines à la mitraille de généraux putschistes, ce sont bien là des actes courageux, voire héroïques. Enfin, pour ce qui est des figures emblématiques, comment ne pas admirer la résistance d’un Navalny face à un Vladimir Poutine qui a tenté de le faire empoisonner, comme chacun sait.

Fild : Parmi les nombreux dirigeants du monde que vous avez pu rencontrer, lesquels incarnent le plus la conception que vous vous faites du courage ?

Patrick Wajsman : Ceux qui ont obtenu le Prix du Courage politique que décerne notre revue : Anouar el-Sadate, le Président égyptien qui a fait la paix avec Israël ; Frederik de Klerk, le Président sud-africain qui, bien qu’il fût un pur produit de l’establishment pro- Apartheid, a déconstruit ce système inique ; et Jean-Paul II pour sa contribution au démantèlement du communisme en Europe - avec Ronald Reagan, ne l’oublions pas - . À l’époque, l’immense majorité des experts était convaincue que la domination soviétique sur une partie du Vieux Continent était irréversible. La volonté et le courage ont triomphé de ce scepticisme. Sénèque disait : « Ce n’est pas parce que les choses sont difficiles que nous n’osons pas ; c’est parce que nous n’osons pas qu’elles sont difficiles ». Je me réjouis que certaines personnalités pensent de cette manière et considèrent que l’impossible prend juste un peu plus de temps. Même quand l’espérance semble avoir disparu : c’est la nuit qu’il est beau de croire à la lumière…

Fild : Dans votre livre, vous citez Soljenitsyne qui, dans son fameux discours de Harvard, n’hésitait pas à affirmer : « Le déclin du courage a toujours été considéré comme le signe avant-coureur de la fin ». Quels sont, selon vous, les symptômes de ce déclin ?

Patrick Wajsman : Je pense que c’est une propension à l’accommodement. C’est le fait de préférer systématiquement le statu quo plutôt que la justice. Les faux réalistes prétendent que rien ne vaut la stabilité, l’ordre établi. Les gens courageux, à l’inverse, estiment que rien ne vaut la justice, ne serait-ce que parce qu’il n’y a pas de stabilité durable sans un minimum d’équité.

Le déclin que vous évoquiez à l’instant se traduit par une incapacité à s’insurger contre des situations ou des pratiques injustes. C’est une sorte de somnolence de la conscience morale. Par exemple, comment peut-on, sans un battement de cils, serrer la main d’un homme comme le Président Erdogan qui exerce des chantages à l’encontre de l’Europe, qui viole les règles internationales, qui emprisonne des dizaines de milliers de ses concitoyens pour la simple raison qu’ils osent ne pas penser comme lui ? Comment peut-on serrer la main de Bachar el-Assad qui a provoqué la mort de 500 000 de ses compatriotes et qui noie sous les gaz toxiques les populations civiles de son propre pays, y compris les enfants ? Comment peut-on conserver le silence lorsqu’on voit le Président chinois développer des pratiques génocidaires au Xinjiang contre le Ouïghours ? Si l’on reste silencieux, alors on établit une sorte de symétrie morale entre le Bien et le Mal. Et cela aussi c’est le début du déclin car « quand tout se vaut, rien ne vaut ».

Fild : Pensez-vous que les Français sont un peuple courageux ou résigné ?

Patrick Wajsman : Les Français, comme la plupart des peuples, sont courageux quand on leur renvoie une image valorisante d’eux-mêmes. Quand vous vous adressez à la meilleure part d’un être humain et que vous lui renvoyez une image positive de ce qu’il est ou de ce qu’il peut être, cette personne, de ce seul fait, se sent capable d’atteindre les sommets et d’accrocher son char à une étoile. Pendant la seconde Guerre Mondiale, il y avait ceux qui s’accommodaient de l’Occupation et ceux qui étaient, à des degrés divers, dans la Résistance. C’était pourtant le même peuple. Vous aurez compris, à travers nos libres propos, que je crois profondément à l’exemplarité. Alors, oui, finalement, je pense que les Français sont courageux lorsqu’on leur dit et lorsqu’on leur montre qu’il n’y a rien de tel que le courage.

30/03/2021 - Toute reproduction interdite


"Ceux qui n'ont pas de courage ne savent pas ce qu'ils perdent !"
par Jean Veil et Patrick Wajsman. Editions de l'Archipel
De Fild Fildmedia

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