International | 7 juin 2021
2021-6-7

Le coup de poker très risqué de Macron au Mali

De Meriadec Raffray
6 min

En gelant brutalement la coopération des soldats de Barkhane avec leurs camarades maliens, Emmanuel Macron met la pression sur la junte militaire à Bamako. Une réaction épidermique, à contretemps, très risquée pour la stabilité de la zone et l’influence française dans son dernier pré-carré.

Par notre spécialiste des questions de défense, Mériadec Raffray.

La semaine dernière, en Conseil de défense, le chef de l’État a arrêté une décision lourde de conséquences pour le Mali. Il suspend « à titre conservatoire et provisoire » toutes les coopérations entre les soldats français de l’opération Barkhane et les Forces armées maliennes - les Fama. C’est la surprise. Même les opérationnels découvrent l’oukase : « Tout sest joué au niveau politique, entre l’Élysée et le Quai d’Orsay », murmurent-ils.

À Paris, rien n’est officiel. Au Sahel, l’information se répand néanmoins comme une trainée de poudre. Chaque jour, les Français combattent avec leurs camarades maliens, forment ceux de l’arrière, sécurisent ou ravitaillent leurs détachements isolés. Toute cette horlogerie militaire doit être stoppée.

Une opération d’envergure était en cours du côté de la RN16, l’axe stratégique reliant Mopti à Gao. Elle alignait 1 200 soldats, dont 600 Maliens. « Nous avons raccompagné nos partenaires en sécurité jusqu’à leur base », explique le porte-parole de l’État-major des Armées. Désormais, même les demandes urgentes d’évacuation sanitaire ou d’appui feu des Fama seront étudiées « au cas par cas » …

Résultat : depuis quelques jours, les Français combattent seuls les terroristes au Mali. L’inverse de la stratégie dont le chef de l’État avait poussé les feux en janvier 2020, laquelle prévoyait d’accélérer les partenariats avec les Fama pour les rendre véritablement autonome avant d’envisager un calendrier de retrait progressif. « On fait machine arrière quand notre effort produit ses fruits », glisse un officier au cœur du dispositif. On avait réussi à convaincre 7 capitales européennes d’y associer leurs forces spéciales, à travers le dispositif Takuba ; il est gelé lorsqu’il devient vraiment opérationnel. « Faire la guerre dans un pays étranger contre un parti mais sans le soutien de l’autre n’a aucun sens », rappelle un expert militaire de l’Afrique. Une situation forcément provisoire.

« Un coup d’État dans le coup d’État », selon Emmanuel Macron

Pressées de s’expliquer, les autorités se réfugient derrière les instances africaines : « La France appuie les exigences et lignes rouges posées par les chefs d’États de la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) et de l’Union africaine (UA) pour clarifier la cadre de la transition politique au Mali ».

Pour comprendre cet imbroglio, il faut repartir du 24 mai, lorsque pour la seconde fois depuis son coup d’État d’août 2020, le colonel Assimi Goïta trouble le jeu politico-institutionnel malien. Le vice-président et homme fort du gouvernement de transition écarte le président et le Premier ministre en exercice pour reprendre le contrôle politique d’une situation qu’il juge bloquée par la faute du duo. L’ONU condamne du bout des lèvres. Washington coupe son aide militaire directe, mais elle est faible. Seule la France réagit fort. Emmanuel Macron dénonce « un coup d’État dans le coup d’État inacceptable ». Sans effet. Le 28 mai, la Cour constitutionnelle avalise sa nomination de Goïta comme président.

Les Maliens, eux, n’ont pas compris la sortie de Macron. Quelques semaines plus tôt, le Français a installé le fils du défunt Idriss Déby dans le fauteuil de la présidence au mépris des institutions, à N’Djamena, au Tchad. Le 30 avril, il est allé signer à Kigali la paix avec le président dictateur Kagamé, au prix d’une réécriture de l’histoire de l’intervention militaire française en 1994 au Rwanda pour sauver les civils du génocide. De là-bas, il a enfoncé le clou : « Je ne resterai pas aux côtés d’un pays s’il n’y a pas de légitimité démocratique ni de transition ». Et il ajoutait : « L’islam radical au Mali avec nos soldats ? Jamais de la vie ! » Tant pis si, la veille, la CEDEAO choisissait, au contraire, de calmer le jeu en prenant des sanctions symboliques contre Goïta et en exigeant pour la forme des garanties sur la tenue de la présidentielle le 2 février 2022.

Une réaction à contretemps

De retour à Paris, Macron est passé des déclarations aux actes. Cette fois sa réaction est jugée « épidermique ». Elle tombe « à contretemps », lit-on dans les médias maliens. C’était le 24 ou le 25 mai qu’il fallait adresser cet ultimatum à la junte militaire, disent les analystes locaux. Ils s’inquiètent : en réagissant aussi brutalement, il prend le risque d’alimenter le sentiment anti-français de la rue et, plus grave encore, de la classe politique. Le colonel Goïta tire une partie de sa légitimité politique du soutien du mouvement d’opposition populaire « M5 », qui a émergé en juin 2020 pour réclamer la destitution du dernier président élu, Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), que ses hommes renversent en août suivant. Parmi les dirigeants du M5, figure l’influent imam Mahmoud Dicko, ex-patron du Haut conseil islamique malien, que l’on dit à l’origine de récents accords de paix locaux entre des ethnies et des katibas djihadistes.

C’est sous l’influence de ce courant aujourd'hui majoritaire qu’à l’automne, le pouvoir de transition a bouclé un échange d’otages avec le touareg du Nord Iyad Agh Ghali, chef d’AQMI, la franchise d’Al Qaïda au Sahel : un dirigeant politique libéré contre une centaine de miliciens relâchés des prisons de Bamako ; les militaires français se sont étranglés. Iyad Ag Ghali, leur cible numéro 1, qui propose une paix séparée aux dirigeants maliens. Le Premier ministre pressenti - et nommé ce lundi - par le colonel Goïta, Choguel Kokalla Maïga, un vieux routier de la politique malienne, issu du M5, est réputé favorable à cette issue.

Les Maliens, dit-on, « sont bien embêtés » par l’ultimatum de la France. Il leur est impossible de continuer le combat sans les Français. Ils savent aussi que la présidentielle française approche, qu’un certain nombre de cercles d’experts français militent pour le désengagement militaire de la France du Sahel, et qu’une bonne partie de l’opinion l’approuverait. « Le désaccord politique constitue peut-être une opportunité pour Paris d’annoncer une réduction de l’opération », suggère le chercheur Elie Tenenbaum, de l’Institut français des relations internationales (IFRI), interrogé par Le Figaro.

Les djihadistes, eux, n’osent l’espérer. Ils se retrouveraient en position de force pour négocier avec Bamako la reformation - cette fois légale - d’un Azawad islamique englobant peu ou prou le territoire touareg du Nord-Mali qu’ils avaient conquis au printemps 2012, et dont les soldats français de Serval les délogèrent un an plus tard. À l’annonce de la décision élyséenne, toutes les capitales voisines prennent peur, tant elles se savent vulnérables aux attaques des commandos djihadistes. Dans la nuit de vendredi à samedi, leurs bourreaux ont exécuté 160 civils dans le nord du Burkina Faso. Un score macabre inégalé jusqu’alors.

À moins que Bamako se tourne vers un autre protecteur. En 2019, les Maliens ont signé un accord de défense avec la Russie. Les liens sont historiques. À l’indépendance, en 1961, le pays bascule sous la férule de l’URSS, qui a marqué toute une génération. Choguel Kokalla Maïga, 58 ans, est titulaire d’un diplôme d’ingénieur d’une école russe. Il a fait ses études supérieures à Minsk et Moscou. Ces derniers jours, l’ambassadeur russe a été reçu par son équipe. Ici comme dans toute l’Afrique francophone, Vladimir Poutine pousse ses pions, glisse une bonne source. Avant le putsch d’août 2020, le colonel Goïta a effectué un stage à Moscou, ce qui avait alimenté des rumeurs infondées sur l’implication du Kremlin.

On le sait moins. Quelques jours après l’installation d’un gouvernement de transition, le nouveau Premier ministre, Moctar Ouane (dont Goïta s’est débarrassé le 24 mai), entreprend discrètement Paris via un intermédiaire sérieux : il serait heureux de bénéficier de l’appui d'un « conseiller spécial » afin remettre le Mali sur la bonne voie. La réponse se fait toujours attendre. « Au Mali, on ne se mêle pas de politique, on fait la guerre au terrorisme », répètent en chœur les dirigeants parisiens depuis 2013.

Huit ans plus tard, la politique malienne s’invite à leur table. Et ils se demandent s’il n’est pas temps de « jeter le bébé avec l’eau du bain ».

Ce lundi, Bamako a déroulé le plan annoncé, mais avec prudence. Le nouveau tandem annoncé a bien été intronisé. Goïta président et Maïga Premier ministre. Dans leur courte allocution, ils ont réitéré leur souhait d’appliquer l’accord de paix d’Alger avec le Nord signé en 2015 sous l’égide de la communauté internationale, et ils ont rendu hommage au sacrifice des soldats français au Sahel.

07/06/2021 - Toute reproduction interdite


Des troupes des forces armées maliennes (FAMa) et un soldat français effectuent une patrouille conjointe lors de l'opération Barkhane à Ndaki, au Mali, le 29 juillet 2019.
Benoit Tessier/Reuters
De Meriadec Raffray