Olivier d’Auzon est Consultant juriste auprès des Nations Unies, de l’Union européenne et de la Banque mondiale. Face à la crise du Covid-19, il nous livre son analyse sur une potentielle montée en puissance de la Chine face à l'Occident.

Pour s’en convaincre on cherche souvent des preuves

Qu’on y songe, « l’Empire du milieu » s'est engagé dans une diplomatie sanitaire offensive, tournée vers les pays en pleine bataille contre le virus. Elle ne leur envoie pas seulement des masques, mais y dépêche des médecins et des spécialistes.

Et il y a plus, les publications scientifiques chinoises sur le virus et les traitements possibles font référence, jusqu'à conduire récemment un professeur de médecine français à déclarer que la science médicale la plus avancée s'était déplacée vers l'Asie.

Dans ce contexte, on soulignera volontiers qu’avec un taux de croissance autour de 3 %, la Chine dépassera de loin les Etats-Unis et l'Europe, qui connaitront la récession.

« Après avoir répandu le virus dans le monde, la Chine a réussi ce tour de force à se présenter comme un modèle pour la planète. Elle est déjà en position de force car elle aura les liquidités et la production industrielle nécessaires pour accélérer sa quête de domination du monde, avec en face d’elle des États-Unis et une Europe affaiblis et surendettés, à la merci à tout moment d’une énorme crise financière, qui succédera à l’arrêt de leurs économies »[1]

Pour l’heure, la Chine sait tirer parti de la faiblesse des stocks du matériel sanitaire, tant aux États-Unis qu’en Europe, rendus essentiels à la lutte contre la pandémie.

S’agissant des fournitures médicales essentielles des États-Unis, elles ne disposeraient que de 1% des masques et des respirateurs et peut-être de 10% des respirateurs nécessaires pour faire face à la pandémie. Le reste devra être composé d'importations en provenance de Chine ou d'une augmentation rapide de la production nationale.[2]

De même, la part de la Chine sur le marché américain des antibiotiques est supérieure à 95% et la plupart des ingrédients ne peuvent pas être fabriqués sur le marché intérieur. Bien que Washington ait offert de l'aide à la Chine et à d'autres au début de la crise, elle est moins en mesure de le faire maintenant, car ses propres besoins augmentent. Pékin, en revanche, offre de l'aide précisément lorsque les besoins mondiaux sont les plus grands.

L'administration Trump a jusqu'à présent évité un effort de leadership similaire pour répondre au coronavirus. Même la coordination avec les alliés a fait défaut. Washington n’a pas prévenu ses alliés européens avant d'instituer une interdiction de voyager depuis l'Europe.

La Chine, en revanche a su œuvrer pour « une diplomatie vigoureuse » pour réunir des dizaines de pays et des centaines de responsables, généralement par vidéoconférence, afin de partager des informations sur la pandémie et des enseignements tirés de la propre expérience de la Chine dans la lutte contre la maladie.

Comme une grande partie de la diplomatie chinoise, ces efforts de mobilisation sont largement menés au niveau régional ou par le biais d’organismes régionaux.

Ils comprennent des appels avec des États d'Europe centrale et orientale par le biais du mécanisme «17 +1» , avec le Secrétariat de l'Organisation de coopération de Shanghai, avec dix États insulaires du Pacifique et avec d'autres groupements en Afrique, en Europe et en Asie. Et la Chine travaille dur pour que cela se sache.

Ce faisant, elle pallie sur certains points la défaillance de l’Europe.

La bataille des récits qui s’est engagée marque une étape importante dans la rivalité sino-américaine et son impact sur le système international. Elle se poursuivra sur le plan économique, surtout si l'économie chinoise devait redémarrer rapidement, alors même que les économies occidentales (Europe et États-Unis) se trouvaient de plus en plus paralysées par l’épidémie.[3]

Dans le même temps, les États membres de l’Union européenne n’ont pas coordonné leurs mesures de protection et ont adopté une attitude de repli national, symbolisée par le refus initial de Paris et Berlin, d’exporter vers l’Italie des masques et des tenues de protection, ou encore les différentes mesures de contrôle instaurées aux frontières entre États membres.

Dans ce contexte, on passera rapidement sur « la guerre des masques ». Le coup a été porté par les Américains, qui ont détourné des commandes de masques passées par la France à Pékin en les rachetant, beaucoup plus cher, sur le tarmac d’un aéroport chinois. Étant entendu que les présidents des régions Grand Est et Paca, Jean Rottner et Renaud Muselier ont été scandalisés.

Dans cette guerre on relèvera que Prague avait détourné et volé 110.000 masques chinois et des milliers de respirateurs destinés à l’Italie… avant de les rendre une fois l’affaire ébruitée.[4]

Quant à Paris, - et c’est L’Express qui le révèle -, elle a saisi le 5 mars 2020 quatre millions de masques de la société suédoise Mölnylycke qui transitaient à Lyon avant d’être acheminés en Italie et en Espagne. [5]

Dans cette perspective, on s’interrogera si l’Union européenne est menacée de dislocation à l’aune de la mutualisation éventuelle des dettes des États membres, d’où l’idée des Coronabounds, pour sortir de la crise.

Or récemment lors du sommet des chefs d’État et de gouvernement, l’Allemagne, mais également l’Autriche, les Pays-Bas et la Finlande, ont rejeté cette idée, ce qui là encore est vécu comme une trahison par le sud de l’Europe, notamment l’Italie. « Si l’Europe rate cette marche, on pourra s’interroger sur le devenir de cette institution, car il n’en restera pas grand-chose » martèle Pierre Lellouche.[6]

04/04/2020 - Toute reproduction interdite


[1] https://www.lefigaro.fr/international/pierre-lellouche-la-pandemie-accelerera-la-montee-en-puissance-de-la-chine-20200330

[2] K. M. Cambell et R. Doshi, « The Coronavirus Could Reshape Global Order », Foreign Affairs, 18 mars 2020, disponible sur : www.foreignaffairs.com.
S. L. Myers et A. Rubin, « Its Coronavirus Dwindling, China Turns Focus Outward », The New York Times, 19 mars 2020, disponible sur : www.nytimes.com

[3] Thomas Gomart et Éric-André Martin (dir.), « L'Europe face à la rivalité sino- américaine : le coronavirus comme catalyseur », Études de l’Ifri, Ifri, mars 2020

[4] https://www.lefigaro.fr/international/la-republique-tcheque-a-soustrait-680-000-masques-et-respirateurs-destines-a-l-italie-20200322

[5] https://www.lyonmag.com/article/106690/quatre-millions-de-masques-destines-a-l-8217-espagne-et-l-8217-italie-requisitionnes-a-lyon

[6] https://www.lefigaro.fr/international/pierre-lellouche-la-pandemie-accelerera-la-montee-en-puissance-de-la-chine-20200330


Des membres d'équipage débarquent d'un avion d'Air China transportant du matériel médical donné par le gouvernement chinois, à Athènes
Alkis Konstantinidis/Reuters
De Olivier d'Auzon