International | 6 octobre 2020

Le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan face à la nouvelle donne moyen-orientale

De Roland Lombardi
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La nouvelle flambée de violence au Haut Karabagh intervient dans un contexte en pleine évolution dans le Moyen-Orient voisin. Entre anciennes rivalités et nouvelles alliances, nouveaux acteurs et enjeux, ces facteurs peuvent-ils avoir des répercussions et des conséquences sur le conflit entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan voire au Levant ? Entretien avec Hagay Sobol, Professeur de Médecine, ancien élu, spécialiste du Moyen-Orient et des questions de terrorisme.

                                                                  Propos recueillis par Roland Lombardi.

GGN : Les récentes hostilités dans le Haut Karabagh s’inscrivent-elles dans le même contentieux historique ou existe-t-il des éléments nouveaux qui pourraient encore plus compliquer la recherche d’une solution ?

Hagay Sobol : La situation qui prévaut dans cette région charnière entre l’Europe et l’Asie est d’une complexité inouïe. On pourrait la comparer à un mille-feuilles superposant des antagonismes ancestraux revisités à la lumière des nouveaux rapports de force de la géopolitique internationale. Ainsi, la chute de l’URSS et la politique étrangère contradictoire des USA ont favorisé la réémergence de puissances régionales à visée hégémonique telles que la Turquie ou l’Iran et la constitution de nouvelles alliances avec des pays parfois éloignés géographiquement comme Israël. Cependant, l’Etat hébreu n’est qu’un parmi de nombreux protagonistes impliqués plus ou moins directement dans ce conflit. Le réduire à une opposition religieuse entre chrétiens et musulmans serait aussi une erreur. Sont à l’œuvre des intérêts stratégiques et politiques contradictoires, et des enjeux économiques majeurs, en particulier pétroliers. Tout le monde achète ou vend quelque chose aux belligérants et souvent aux deux parties. Comme les Balkans, cette région est constellée d’une mosaïque de peuples témoignant des influences culturelles, des affrontements passés, et des transferts de populations qui en ont résulté, le tout délimité par des frontières parfois arbitraires. Ce sont autant de sources de conflits potentiels sur lesquelles les différents acteurs jouent pour leurs intérêts propres. On peut également le comparer au contentieux entre l’Ukraine et la Russie concernant la Crimée, aux frontières de l’Union Européenne.

GGN : Pourtant la Turquie est en première ligne pour soutenir l’Azerbaïdjan au nom de la solidarité entre musulmans...

Hagay Sobol : Il est vrai que le Président Recep Tayyip Erdogan utilise la rhétorique islamique pour légitimer son intervention et qu’il a mobilisé des supplétifs musulmans de Libye et de Syrie. Mais ces derniers seraient majoritairement d’origine Turkmène et plus motivés par l’appât du gain que par une cause idéologique ou théologique. La réalité semble plus nuancée, même d’un point de vue religieux. L’AKP, le parti au pouvoir à Ankara, émanation des frères musulmans, est sunnite et l’Azerbaïdjan est chiite. C’est habituellement une ligne de fracture hermétique dans le monde musulman. Des djihadistes sunnites ne pourraient pas se battre pour ce qu’ils considèrent être des « hérétiques chiites ». Paradoxalement, l’Iran, leader du monde chiite, soutien l’Arménie, à majorité chrétienne. Les grilles de lecture traditionnelles ne sont pas valides. Même s’il existe des logiques de bloc au niveau international, chaque front détermine ses propres alliances. Les pays ou les groupes armés peuvent être alliés sur un dossier et en opposition sur un autre. Et les raisons, parfois contradictoires, sont à rechercher en termes économiques et stratégiques.

L’Arménie est un pays totalement enclavé manquant cruellement d’infrastructures modernes. Elle dépend du soutien russe face à l’Azerbaïdjan via l’OSTC (Organisation du Traité de Sécurité Collectivité Collective) et des débouchés offerts par l’Iran, soumis aux sanctions américaines, qui a besoin d’alliés. Pour échapper à la tutelle russe à la fin de l’ère soviétique, Bakou a bénéficié du soutien des USA, de la Turquie - avant sa politique néo-ottomane - et d’Israël. Cela a constitué pour l’Etat Juif une ouverture diplomatique importante avec un pays musulman et une exigence vitale en termes d’approvisionnements en hydrocarbures limités par le boycott arabe. Autre élément stratégique incontournable : la frontière avec l’ennemi perse et la possibilité d’utiliser les aéroports azéris en cas de nécessité. En particulier si une intervention contre les installations nucléaires militaires devait avoir lieu. Ce faisant, cela a permis à ce pays à majorité chiite, mais séculier, de se dégagé des ambitions hégémoniques de la République islamique d’Iran. En retour, l’Etat hébreu a exporté sa technologie militaire. Ce qui contraste avec la société civile israélienne qui soutient largement les arméniens. Ces deux peuples ayant tous deux été victimes de génocide. On comprend aisément que Téhéran verrait d’un très bon œil une situation qui ferait perdre à Jérusalem un atout stratégique précieux, fusse au prix d’un conflit ou d’un état de belligérance de basse intensité mais chronique.

Pour rajouter encore à la complexité, on peut citer l’implication de deux ennemis héréditaires, l’Inde et le Pakistan, ayant respectivement pris parti pour Erevan et Bakou. Même les coprésidents du groupe de Minsk, chargé depuis 1992 de trouver une solution pacifique et négociée pour le Haut-Karabagh, les USA, la Russie et la France entretiennent des relations parfois ambigües avec les deux belligérants et leurs soutiens.

GGN : Du fait des intérêts croisés et contradictoires des puissances impliquées derrière les belligérants ce conflit ne risque-t-il pas de s’aggraver et de s’étendre au-delà de la région ?

Hagay Sobol : C’est un risque réel. La communauté internationale ne s’est pas montrée à la hauteur lorsque le Président Erdogan a envoyé ses troupes en Syrie, utilisé des djihadistes et mené une politique d’épuration ethnique contre les kurdes comme à Afrin, sous couvert de lutte contre le terrorisme. Fort de ce précédent, il a poursuivi sa politique agressive en instrumentalisant les réfugiés syriens contre l’Europe, en Méditerranée orientale et en Libye pour s’approprier les réserves en hydrocarbures des pays riverains tels que la Grèce, Chypre, l’Egypte ou Israël. Nostalgique de l’époque de la « Sublime Porte », afin de restaurer la grandeur passée de l’Empire Ottoman, celui qui a transformé Sainte Sophie en mosquée n’hésite pas à rentrer en conflit avec tous ses voisins. Aujourd’hui, l’ombre du génocide arménien - toujours nié par Ankara - réapparait. Et il a face à lui ou avec lui des protagonistes aux intérêts contradictoires peinant à s’accorder sur une politique commune allant au-delà des mots. Pour autant , ces derniers ne sont pas prêts à se laisser entrainer dans un conflit à l’issue incertaine qui les priveraient d’avantages stratégiques ou économiques. Pour qu’une solution émerge entre arméniens et azéris, il est impératif d’établir des convergences politiques, tout au moins, en ce qui concerne les pays les plus puissants, c’est-à-dire les USA et la Russie, ainsi que de bien identifier ce que veut la Turquie et jusqu’où elle peut réellement aller, tout en neutralisant les protagonistes extérieurs qui pourraient instrumentaliser le conflit.

Pour les USA, quelque peu en retrait sur le dossier, il existe une incertitude de taille, l’issue de l’élection présidentielle de novembre, laquelle dépend de l’état de santé de Donald Trump atteint par la COVID-19. Mais un indice fort montre que les américains commencent à prendre leurs distances avec ce membre imprévisible de l’OTAN. Washington préparerait une délocalisation de sa force de dissuasion nucléaire actuellement basée en Turquie pour la repositionner soit en Grèce soit aux Emirats arabes Unis (EAU). Pour que cela ait un effet dissuasif, il ne faudrait pas que Vladimir Poutine en profite pour attirer Ankara dans son giron. Mais le Maître du Kremlin n’a rien à gagner en cédant facilement à Erdogan qui le gène tant dans sa politique en Méditerranée que dans le Caucase.

En ce qui concerne la Turquie, il est difficile, dans les propos de son Président, de trouver des éléments rassurants, tant sa rhétorique, matinée de références nationalistes et religieuses, est véhémente. Une grande partie de son discours est destinée à détourner l’attention de sa population sur la situation économique désastreuse du pays et de ses récents échecs politiques. De même l’aventurisme militaire, très couteux, a pour but d’occuper une armée dont les cadres ont été accusés d’avoir fomenté un coup d’Etat. Même numériquement forte, l’armée Turque été décapitée de ses meilleurs éléments et est obsolète sur un certain nombre de segments. Ajouté à la multiplication des théâtres d’opérations, ce sont autant d’éléments qui démontrent qu’Erdogan n’a pas les moyens de sa politique. En définitive, il profite surtout de la passivité de la communauté internationale.

Paradoxalement, l’une des clés du conflit pourrait bien se trouver non pas dans le Caucase mais en Méditerranée orientale. En effet, à l’initiative de l’Egypte et d’Israël, rejoint par la Grèce, Chypre, la Jordanie et l’Autorité Palestinienne, s’est constitué le Forum EstMed (la France a demandé à en être membre, l’UE et les USA en tant qu’observateurs). Initialement conçu pour l’exploitation des ressources gazières et pétrolières off-shore, il se double d’un volet de défense commune pour sécuriser les sites d’exploitation et les moyens d’acheminement. Alors que l’OTAN a montré toutes ses limites en ne pouvant pas gérer efficacement un conflit entre deux de ses membres - la Turquie et la Grèce - ce nouveau dispositif prend tout son sens dans le contexte actuel. Il n’est probablement pas étranger au retour du navire de prospection énergétique turc Oruc Reis et de son escorte dans ses pénates. Une systématisation de cette approche, combinée aux nouvelles alliances issues des accords d’Abraham entre l’Etat Hébreu et les EAU - ces derniers intervenant en Libye contre les milices pro-turques - seraient de nature à réduire les prétentions d’Ankara sur ce dossier. Malgré le discours haineux envers Israël, le dernier en date étant « Jérusalem est notre ville » en référence au passé Ottoman de la « Cité de David », ou même au plus fort de la crise du Mavi Marmara, les ponts n’ont jamais été totalement coupés entre Turcs et Israéliens, en particulier d’un point de vue économique.

Un autre élément issu de la normalisation entre Jérusalem et les pays du Golfe pourrait s’appliquer au Haut Karabagh, car ils présentent beaucoup de similitudes. Israël a réussi établir des liens avec des Etats qui entretenaient entre eux des relations parfois tendues comme les EAU et Oman, voire conflictuelles comme entre le Qatar et les autres membres du CCG (Conseil de Coopération du Golfe). L’établissement de coopérations bilatérales plus ou moins officielles dans des domaines d’intérêts mutuels, sous les auspices des Etats Unis, ont abouti à une désescalade globale des tensions préfigurant les accords de paix signés à Washington et ceux à venir. Dans le conflit du Haut-Karabagh, les forces en présence ne permettent pas de prédire qui va l’emporter. De part et d’autres des deux camps, il existe des alliances complexes, parfois contradictoires ou ambigües qui peuvent à tout instant aggraver la situation. Il est essentiel que les grandes puissances - à savoir les coprésidents du groupe de Minsk - établissent un protocole de désescalade commun et le fassent appliquer de manière conjointe. Imposer un cadre précis, comprenant à la fois des projets de développement économique et au besoin des sanctions, en cas de manquements, est le seul moyen de créer une dynamique de déconfliction, en vue d’une résolution ultérieure du cœur du problème, une fois la région apaisée.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778

07/10/2020 - Toute reproduction interdite


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