Analyses | 26 mai 2021
2021-5-26

Le concours de mensonges de Manuelito

De Guillaume Bigot
4 min

En participant au concours d'anecdotes de McFly et Carlito à l'Élysée, le président a tendu plusieurs pièges… Mais il s'est peut-être piégé tout seul.

La chronique de Guillaume Bigot

Aussitôt la séquence postée sur YouTube, tout le « vieux monde » est tombé à bras raccourcis sur le président en l'accusant d'avoir désacralisé sa fonction.

S'il avait voulu démontrer que ses adversaires étaient dépassés par une postmodernité ludique, Emmanuel Macron ne s'y serait pas pris autrement.

En plus d'un piège à « boomers », le président a également tendu un piège à jeunes.

Un collet risqué car sa cible aurait pu éprouver la désagréable sensation d'être manipulée. Mais le président a calculé que sa drague un peu lourde paraitrait sympathique comparée à l'animosité dont allait faire immanquablement preuve ses adversaires. Difficile en effet d'affirmer que le président abaisse sa charge sans fustiger l'humour décalé d'une génération accro aux réseaux sociaux. Mais réussir à faire sourire la jeunesse, est-ce pour autant la rallier ?

Afin de vendre la marque Macron auprès des 18-24 ans, l'équipe de com’ de l'Élysée a mobilisé des outils marketing rodés en sélectionnant une marque dite « d'activation » auprès de cette cible en vue d'atteindre son « engagement ».

Avec 10 millions de vues en 48 heures, le piège à buzz semble avoir fonctionné.

Cependant, pour faire du bon marketing, encore faut-il avoir un produit à offrir.

Quel est ce produit ? Emmanuel Macron lui-même. Non pas le président, encore moins sa vision de la France, pas même sa politique mais le fait qu'il soit souriant et sympa.

Mais s'il n'a pas d'autre message à destination des 18-24 ans qu'un « regardez comme je suis BG, cool et « chill » sous les dorures », quel sens donner à sa communication ?

Cette com’ divertissante dit d'abord le peu d'estime du père de la nation pour la jeunesse. Le fait d'avoir besoin de passer par deux adulescents attardés faisant des grimaces et des roulades sur la pelouse de l'Élysée pour « parler aux jeunes » constitue un aveu. Emmanuel Macron prend les parents pour des riens et tient visiblement leurs enfants pour des moins que rien.

La séquence McFly et Carlito est transgressive dans sa forme mais conservatrice dans son fond politique. Les banlieues sont à feu et à sang, la haine flambe. La dette explose, les étudiants font la queue devant la soupe populaire. Mais tout va bien. Il faut soutenir l'ordre établi en cliquant, « likant », postant, partageant, il n'y a rien à discuter, rien à débattre, rien à contester. Vive le statu quo.

En considérant la nature même du jeu proposé par les deux Youtubeurs, on découvre un troisième message politique. Le but du concours d'anecdotes consiste à deviner si les petites histoires racontées de la manière la plus convaincante possible devant la caméra sont vraies ou fausses. Le jeu lui-même démontre que la frontière entre la vérité et le mensonge est ténue.

Le concours d'anecdotes offre ainsi une formidable mise en abîme de la politique d'Emmanuel Macron qui ne cesse de jouer avec « l'en-même temps » d'une post-vérité assumée.

Pour finir de convaincre les jeunes internautes que tout est faux, le président et ses deux complices se sont livrés à une grossière mise en scène, sur-jouant une fausse spontanéité dans une partition où tout était prévu et écrit d'avance au millimètre. Par exemple, dans une scène pour le moins téléphonée, le président s'est mis à appeler Kylian Mbappé. Le célèbre joueur a immédiatement décroché sans paraître surpris.

Comme s'il était possible d'installer une scène, des musiciens, des techniciens et leur matériel sans éveiller les soupçons du maître des lieux, McFly et Carlito ont invité le président à se rendre derrière un bosquet, au fond du parc de l'Élysée, afin de vérifier si un groupe de heavy metal y attendait le chef de l'État pour lui offrir un mini concert.

En réalité, le concours d'anecdotes est un concours de mensonges et de faux semblants.

Pour une génération surexposée aux infox et au complotisme, à la fois ultra dubitative et ultra crédule, cette mise en scène - d'apparence anodine - est un violent poison politique.

En se livrant à cet exercice, Emmanuel Macron a dévoilé la vérité du macronisme.

Tout est faux. Mais le grand art consiste à montrer qu'il n'y a plus d’arrière-fond. Tout est frelaté. Mais comme c'est bien fait, comme c'est maîtrisé, comme c'est léché, comme on fait un clin d'œil à l'internaute pour le rendre complice en lui montrant les ficelles, ça passe crème. Enfin, c'est en tous cas ce que pense Emmanuel Macron et ses conseillers en communication. Mais comme la démocratie n'est pas un concours d'anecdotes, pour savoir si le piège élyséen a fonctionné, il ne reste plus qu'à vérifier quel score le président obtiendra dans cette cible des 18-24 ans.

25/05/2021 - Toute reproduction interdite


Emmanuel Macron, les YouTubeurs McFly et Carlito dans les jardins du palais de l'Elysée
© McFly et Carlito/YouTube (Capture d'écran)
De Guillaume Bigot