Lionel Lacour est spécialiste de l’histoire du cinéma et réalisateur. Sa chronique hebdomadaire nous raconte ce que le cinéma dit de notre société.

En cette période de rentrée scolaire post COVID, les Français ont consommé des films à la télévision comme ils ne le faisaient plus depuis longtemps. Soudain, les plus jeunes ont  retrouvé avec le cinéma ce que les frères Lumière avaient imaginé pour leur cinématographe, une fenêtre ouverte sur le monde. D’ailleurs, de L’arroseur arrosé au Train arrivant en gare de la Ciotat en passant par les vues dans des pays plus ou moins exotiques, les premiers films instruisent autant qu’ils divertissent. Les cinéastes ont ensuite poursuivi auprès de toutes les générations de spectateurs cette transmission des connaissances et des valeurs des sociétés, définissant souvent le bien et le mal. Nombreux sont ces parents confinés qui en ont profité pour montrer à leurs enfants les films qui les avaient marqués plus jeunes. Mais le cinéma apprend-il vraiment ?

                                                                                                          Par Lionel Lacour

Ce que les films nous apprennent

Dès ses origines, le cinéma créé la confusion entre le réel et le réaliste. Pour des enfants, mais encore pour certains adultes, cette confusion amène à vivre par la médiation du film certaines expériences théoriques ou pratiques, que ce soit historiques, techniques ou sentimentales. En ce sens, le cinéma tient un rôle éducatif sans beaucoup de limites. Même des films parfois anodins constituent une vraie banque de données dont, une fois adultes, nous ne nous souvenons pas toujours de la portée. De Tarzan l’homme singe en 1932 au Roi Lion en 1994, les enfants découvrent l’existence d’un bestiaire qu’ils n’ont peut-être jamais vu dans un zoo et encore moins à l’état sauvage. De même, Superman en 1978 ou Spiderman en 2002 permettent de découvrir la ville de New-York en suivant ces super héros, allant de la statue de la liberté à l’Empire state building voire jusqu’à Central Park. Grâce à Géant en 1956, chacun sait que le Texas regorge de pétrole. Quant à l’Histoire, on peut bien sûr se moquer des films dits « en costumes » mais ils permettent d’incarner les grands personnages. Pour tous ceux qui ont vu Danton en 1983, le révolutionnaire a à jamais le visage de Depardieu. Malgré l’aspect romancé de Fanfan la tulipe en 1951, les enfants savent que les déplacements se font grâce aux chevaux et non avec des voitures, même si le XVIIIème siècle du film est loin de la réalité historique. Quant aux périodes plus récentes, bien des films racontent les guerres du XXème siècle. Les batailles dans les tranchées des Sentiers de la gloire en 1956 ou les bombardements au Vietnam dans Apocalypse now en 1979 sont autant d’expériences sensorielles que le cinéma transmet mieux que n’importe quel discours. Et que dire des films sur la Résistance ? L’armée des ombres, bien que datant de 1969, marque encore aujourd’hui n’importe quel adolescent car l’image renvoie à plus que le simple récit de l’Histoire ou la reproduction fidèle des décors ou des costumes.

Le fait est qu’un réalisateur propose un point de vue et une morale. Le rôle de l’adulte, à commencer par les parents, est d’accompagner les jeunes spectateurs pour expliquer le message parfois complexe d’un film. Les parents jouent ce rôle de prescripteur et de médiateur entre l’enfant et le film. Quand une maman fait découvrir en 2020 à son fils adolescent Le vieux fusil datant de 1975, elle le fait à plusieurs titres. Elle partage une émotion, une expérience qu’elle a pu vivre elle-même enfant. Elle participe aussi à expliquer que Julien n’est pas un simple vengeur, exécutant les nazis ayant brûlé vif sa femme et sa fille. Il est anéanti par le chagrin, inconscient de ses actes dans cette période d’occupation. C’est aussi le devoir de l’adulte de continuer à montrer Tarzan l’homme singe tout en expliquant que le contexte de 1932 propose des valeurs contraires à celles d’aujourd’hui. En revanche, d’autres films véhiculent des valeurs plus universelles et intemporelles. La vie est belle de Frank Capra, en 1946, insiste sur l’importance d’un travail qui aide les plus démunis à avoir un logement et qui n’est pas moins noble que de construire des grands buildings. De fait, Capra valorise ce qui ne se limite pas à seulement trouver estimable ce qui permet à l’individu de briller. Ainsi, bien des films permettent de définir les notions de « Bien » et de « Mal » d’une société. Par exemple, dans Du silence et des ombres en 1962 ou dans Devine qui vient dîner… en 1967, il s’agit de dénoncer le racisme. A contrario, le « mal » est associé au non-respect des règles comme celles d’arriver à l’heure aux repas dans Le ruban blanc en 2009, sous peine de punition, quand bien même celle appliquée dans le film paraît aujourd’hui au-delà du sévère !

Devenir des spectateurs responsables

Bien des films montrent cette notion des droits dont chacun dispose. Pour que la dramaturgie scénaristique fonctionne, les devoirs y sont souvent associés ! Les films pour enfants répondent souvent à cette problématique tout comme le cinéma hollywoodien, particulièrement les westerns. Le recours à la sanction corporelle y reste un classique parce que cela est rapide, efficace, et compréhensible des spectateurs. Ainsi, un enfant traitant son père de lâche se voit administrer une fessée magistrale dans Les 7 mercenaires en 1960. Cette sanction doit apprendre aux jeunes de respecter leurs parents pour qu’une société fonctionne selon des valeurs communes car en échange, le devoir des parents est de nourrir et éduquer leurs enfants. Le cinéma regorge de ces exemples, parfois aussi pour dénoncer certains abus autoritaires. Ainsi, en 1959, dans Les quatre cents coups, les parents d’un adolescent délèguent leur autorité à une autorité judiciaire, donc la société, qui le place dans une maison de correction ! Revoir le film aujourd’hui témoigne du changement de mentalité dans la société actuelle tant une telle séquence filmée aujourd’hui paraîtrait inacceptable ! La même année, dans Rue des prairies, un père gifle sa fille pourtant majeure parce qu’elle lui tient tête. Mais la sanction n’est pas forcément physique. Dans Looking for Eric en 2009, un père décide de ne plus préparer le repas de ses fils tant qu’ils ne participeront pas un minimum aux tâches domestiques. Les devoirs des parents vis-à-vis des enfants ne valent donc aussi que si les enfants respectent leurs propres devoirs !

Ce que le cinéma met par-dessus tout le mieux en scène sont les notions d’apprentissage, d’acquisition des connaissances et des valeurs car cela constitue une progression dramaturgique parfaite pour les spectateurs. Entre sanctions et progrès, c’est l’émancipation des protagonistes de toute tutelle qui surgit du récit. En 1964, le conte initiatique Mary Poppins en est une parfaite illustration. Et les enfants dont elle a la charge apprennent autant que le père qui a engagé la « nounou ». La séquence finale lui permet en effet de comprendre que sa mission paternelle ne se limite pas à apporter un cadre confortable à ses enfants mais de les laisser « s’envoler » comme le cerf-volant qu’il leur a réparé. Le fil invisible symbolise cette possibilité de réparer l’erreur commise. Ces films qui deviennent trans-générationnels car ils poussent les jeunes spectateurs, par l’intermédiaire d’un adulte émancipateur, à penser par eux-mêmes, comme dans Le cercle des poètes disparus en 1989 qui incite les étudiants à regarder les choses sous un angle différent.

Mais l’émancipation ne constitue pas la fin de l’acquisition du savoir. L’adaptation cinématographique de No et moi en 2010 du livre de Delphine de Vigan montre bien comment une collégienne prépare un exposé sur les SDF en affrontant le monde réel. Le professeur n’est pas le transmetteur du savoir mais permet à son élève de devenir actrice de sa recherche et de l’acquisition de son savoir. Parce que le public cible est celui des jeunes, le film leur dispense donc un modèle en leur donnant des clés pour s’approprier le monde, bien sûr par les livres, mais aussi en s’ouvrant à l’inconnu.

Proposant aux spectateurs un imaginaire leur permettant de s’identifier et de se projeter, le cinéma est donc un outil formidable de transmissions, notamment pour les enfants, d’histoires tirées de la littérature, de faits réels ou de l’imagination des scénaristes. Surtout, les films charrient en eux l’environnement culturel de la société dans laquelle ils sont produits, et notamment des valeurs morales qui ne sont pas forcément les mêmes en Russie, au Japon ou aux USA. Si la vocation première du cinéma est d’abord de divertir, sa dimension éducative est tellement évidente que bien des pays ont pris en main la production des films pour transmettre l’idéologie en vigueur, et pas toujours la plus démocratique. Ainsi, la liberté d’un pays se mesure aussi à la capacité de son cinéma à pouvoir critiquer le pouvoir en place, et donc de transmettre aux plus jeunes cette idée nécessaire de la liberté, à commencer par celle d’expression.

17/09/2020 - Toute reproduction interdite


Le cercle des poètes disparus, par Peter Weir
DR
De Lionel Lacour