Une fois n’est pas coutume, c’est au cours d’une opération de Barkhane, et non des forces spéciales, que l’émir Al Sahraoui a trouvé la mort. Une victoire collective contre une figure du djihad international qui valide la stratégie militaire française au Sahel. Le récit de notre reporter, spécialiste de la zone.

Par Mériadec Raffray

Tout s’est joué le 17 août dernier, dans la forêt de Dangarous, une « zone boisée difficile d’accès », précise le général Thierry Burkhard, le chef d’état-major des Armées, qui a révélé en personne le 16 septembre les détails de l’opération ayant stoppé définitivement la carrière d’Adnane Abou Walid Al Sahraoui, chef de la katiba de l’État Islamique au Grand Sahara (EIGS) et émir de Daech au Sahel. La rumeur de sa mort courait depuis plusieurs semaines. D’un tweet nocturne, Emmanuel Macron a confirmé l’élimination d’une des deux cibles prioritaires de la France dans la bande saharo-Sahélienne (la BSS).

Le massif forestier est situé au sud-est du Mali, au cœur de cette « zone des trois frontières » où la force Barkhane concentre ses efforts depuis 18 mois. Ce mardi là, dans le cadre des opérations visant à assurer la liberté de circulation sur la RN20, reliant Ansongo, sur le fleuve Niger, à Ménaka, à l’est, une grosse bourgade qui sert de base arrière de la force européenne Takuba (600 forces spéciales dont une moitié de Français), l’état-major exploite des renseignements obtenus de deux « combattants » capturés le 14 juillet précédent. Objectif : détecter et détruire des campements et des plots logistiques ennemis.

Avec les Fama, leurs homologues maliens, les soldats français lancent une phase de « reconnaissance et de harcèlement », qui doit durer jusqu’au 20 août. Aussitôt, leurs capteurs détectent des mouvements suspects de motos. « Elle se déplaçaient séparément, selon un mode caractérisant l’ennemi », précise le général Burkhard. Dans la foulée, deux bombes sont lâchées sur les fuyards par l’appui aérien, un Mirage 2000 D et un drone Reaper. C’est le projectile lancé par ce dernier qui aurait mortellement blessé le chef de l’EIGS, qui était bien l’un des passagers. Jusqu’au 22 août, des commandos héliportés fouilleront et démantèleront systématiquement les installations ennemies.

Le Pentagone fournit une aide précieuse aux Français en matière de renseignement

Le bilan du 17 août est le fruit de mois d’opérations et de renseignements patiemment accumulés ; la résultante d’une coopération étroite entre les hommes de Barkhane, leurs partenaires locaux et nos « grands alliés », les Américains, a précisé le général Burkhard. Le Pentagone fournit une aide précieuse aux Français en matière de renseignement.

Les États-Unis avaient mis la tête d’Al Sahraoui à prix : 5 millions de dollars.

Son premier coup d’éclat pour asseoir son autorité est l’embuscade de Tongo Tongo, au Niger, le 4 octobre 2017, qui coûtera la vie à 4 forces spéciales américaines. L’ONU l’avait inscrit sur sa liste des terroristes les plus recherchés. Originaire du Sahara occidental, où il était né en 1973, cet arabe de la tribu des Reguibat a appris à combattre dans les rangs du Front Polisario, la rébellion sahraouie armée par l’Algérie contre le Maroc, avant de rejoindre les rangs des terroristes islamistes qui mirent à feu et à sang l’Algérie dans les années 90.

C’est au Nord-Mali où il s’est réfugié, que sa carrière de djihadiste « internationaliste » débute. Il y cofonde notamment le Mujao, l’une des katibas affiliées à Al Qaïda qui va s’emparer du pays touareg avant de foncer vers Bamako en janvier 2013 et d’être stoppées par l’intervention des soldats français de Serval. Al Sahraoui a ordonné l’enlèvement des 4 employés d’Areva et de Vinci à Arlit, au Niger en 2010, de deux Espagnols et d’une Italienne à Tindouf, en Algérie, en 2012, de Gilberto Rodrigues Leal disparu la même année au Mali. À partir de 2015, il se sépare de ses anciens alliés, s’affilie à Daech et migre dans la zone des trois frontières avec ses fidèles pour s’y tailler un fief, avec l’intention d’en faire une base de projection du djihad, souligne Bernard Emié, le patron de la DGSE.

Depuis, la liste de ses exactions s’était singulièrement allongée. Imposant sa loi par la terreur, il était coutumier des exécutions publiques et filmées. Le Service lui attribue le massacre de 2 000 à 3 000 civils, en majorité musulmans. Le 6 août 2020, il avait personnellement piloté l’assassinat des six humanitaires d’Acted dans le parc animalier de Kouré, au Niger.

Durant l’hiver 2019-2020, lui et ses hommes multiplient les embuscades meurtrières contre les garnisons isolées maliennes et nigériennes, menaçant de déstabiliser toute la région. Face au danger, la France revoit son dispositif pour concentrer ses moyens contre eux ; c’est le tournant du sommet de Pau en janvier 2020. Depuis, l’EIGS enchaînait les revers. En voulant s’étendre vers l’ouest, elle avait déclenché une guerre fratricide avec son ancien allié du Nord-Mali, l’insaisissable chef touareg Iyad Ag Ghali, chef du Rassemblement pour la Victoire de l’Islam et des Musulmans (RVIM). Et la force Barkhane avait capturé ou neutralisé la plupart de ses cadres étrangers. « Affaiblie mais pas neutralisée », précise le patron de DGSE Bernard Emié, sa katiba est condamnée à resserrer les rangs autours de ses cadres locaux peules. Son élimination valide ainsi la stratégie militaire française, au moment où Paris réarticule son dispositif dans la région.

16/09/2021 - Toute reproduction interdite


Un avis de recherche d'informations concernant Adnane Abou Walid Al Sahraoui publié par le Département d'État des États-Unis en 2018
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De Meriadec Raffray