Analyses | 15 avril 2019

L'armée tient le destin de l'Algérie entre ses mains

De Francis Ghilès
7 min

Francis Ghiles,  chercheur au CIDOB (Barcelona Center for International Affair), analyse les développements de la situation politique en Algérie

Depuis que l’Algérie a acquis son indépendance le 5 Juillet 1962, l’Armée de Libération Nationale (ALN) a revendiqué une légitimité historique, héritée des combattants qui luttèrent huit ans durant pour mettre fin à 132 ans de colonisation française. Cette légitimité est aujourd’hui concurrencée par des millions d’algériennes et d’algériens qui souhaitent passer du statut de sujet à celui de citoyen. Depuis fin février, des millions d’entre eux manifestent chaque vendredi, transcendant tout clivage régional, générationnel ou idéologique. Le peuple clame haut et fort être l’héritier légitime de leurs frères et sœurs qui arrachèrent leur liberté à la France entre 1954 à 1962.

Les manifestants ont renoué, en pleine connaissance de cause, avec l’idée de révolution nationale. Le drapeau national algérien est visible partout et là où le drapeau berbère est présent, il s’enveloppe autour de l’emblème national. « El Djazaïr jumhuriya, mashi mamlaka (l’Algérie est une république, et non une monarchie) exprime le dégout pour ne pas dire le mépris que ressentent la plupart des Algériens face aux intérêts privés qui, au travers de la famille Bouteflika et de certains généraux très proches d’eux comme le Chef d’Etat Major, le Général Gaid Salah, qui a 79 ans, ont réussi à privatiser de vastes pans l’état et les richesses hydrocarbures que les prix élevés du pétrole et le gaz ont rapportés à l’Algérie depuis que Abdelaziz Bouteflika a accédé à la présidence en 1999.

Si il veut préserver son indépendance et le respect du peuple algérien, le haut commandement sait qu’il doit composer avec ces jeunes qui sont le futur du pays et dont la maturité politique n’a d’égal que leur sens de l’humour, résumé par ceux qui scandent « Il n’y a que Chanel qui fait Numero 5 ». Le rôle de toute armée est de garantir l’intégrité des frontières et la stabilité du pays sur le temps long. L’intérim après la destitution de Abdelaziz Bouteflika la semaine dernière est assuré par un homme de 77 ans qui est président du Conseil de la Nation depuis 17 ans, Abdelkader Bensalah. Il a été intronisé le 9 Avril par le Conseil Constitutionnel mais ne sera jamais légitime aux yeux du peuple. Inféodé à a Mr Bouteflika depuis toujours, il est n’est guère plus qu’une marionnette dont le General Gaid Salah, qui demeure pour l’heure, maitre du jeu, tire les ficelles. Seule la façade du régime s’est effondrée.

Retarder l’échéance et d’une nouvelle élection le temps de préparer un nouveau cadre constitutionnel, guidé par une personnalité de la génération qui a combattu entre 1954 et 1962 relève donc de la sagesse. Les officiers supérieurs en sont bien conscients. L’ancien président Liamine Zeroual, l’ancien premier ministre des réformes de 19898-91, Mouloud Hamrouche et l’ancien ministre des affaires étrangères Ahmed Taleb Ibrahimi, qui est l’héritier d’une grande famille nationaliste pourraient guider cette transition. L’Armée Nationale Populaire (ANP) sait que c’est la dernière fois, pour des raisons de génération, qu’elle peut user de sa légitimité historique pour parrainer un président. Remettre l’élection a trois mois avec un gouvernement qui manque totalement d’envergure, dirigée par un haut fonctionnaire, Noureddine Bedoui, permet au General Gaid Salah, qui a 79 ans de rester maitre du jeu mais ne sert en rien les intérêts de l’Algérie à moyen terme. Des vieillards ne peuvent incarner un système de gouvernance rénové, ouvert sur le monde, o le respect des lois, une modernisation du système économique et une plus grande liberté d’expression seraient la norme.

Nombre d’officiers supérieurs savent que trois facteurs seront clés pour assurer à leurs pays une plus grande influence régionale. La première est que le futur gouvernement engage des réformes économiques hardies, revoie de fond en comble un système bancaire de style Jurassic Park et permettent à des groupes privés tels Cévital, RedMed et le Groupe Hasnaoui de travailler en Algérie et au-delà des frontières dans le cadre d’une réglementation moderne et conforme aux usages de règle de par le monde. Certains hommes d’affaires comme Ali Haddad, le président du Forum des chefs d’entreprises jusqu’à la semaine dernière, qui symbolise une classe d’entrepreneurs rentière et corrompue sont déjà passés à la trappe mais il va falloir nettoyer un système qui s’apparente aux écuries d’Augias. Ceci est le prix de la crédibilité que devra payer tout futur dirigeant de l’Algérie. Dans ce contexte, la nomination de l’ancien gouverneur de la banquer d’Algérie, Mohamed Loukhal, au ministère des finances n’encouragera guère un changement de gouvernance. Durant toute sa carrière à la Banque Extérieure d’Algérie et la banque centrale, il a été complice des pratiques permettant kick-backs et fuite de capitaux si caractéristiques des vingt années de règnent de Mr Bouteflika. Le Général Gaid Salah insulte le peuple en nommant Mr Loukhal a ce poste.

Le gouvernement devra aussi nettoyer la Sonatrach et le ministère de l’énergie de la corruption qu’y a introduit Chakib Khelil durant les longues années pendant lesquelles il fut à la tête de ce secteur. Très proche de l’ancien vice-président américain Dick Cheney et de la compagnie Brown. Root, Condor, filiale de la société de services pétroliers Halliburton, cette corruption poussa de nombreux ingénieurs à quitter la Sonatrach, pour l’étranger. Elle salit la réputation d’une compagnie qui assure 97% des recettes en devises de l’Algérie. L’actuel directeur de la Sonatrach, Abdelmoumen Ould Khaddour est un parfait symbole de l’ère Bouteflika.

Ce scandale n’est pas le seul à avoir salit la réputation de l’Algérie. La faillite de la Banque Khalifa et de la compagnie d’aviation qui était un de ses fleurons a coûté des dizaines de milliards de dollars à l’état. L’affaire de la vente de la licence de téléphonie mobile à la compagnie Orascom a donné raison à Mr Bouteflika qui osait, en 1999 dire que « ce pays a été géré par des bandits. » (1) Il ajoutait : « chez nous, les bandits sont devenus des gouvernants et les gouvernants des bandits » (2). Il ne croyait pas si bien dire.

Un autre aspect de la situation retient l’attention, les liens étroits que le clan Bouteflika entretien avec les monarchies pétrolières du Golfe. Les relations sont étroites entre les familles qui dirigent le Qatar et les Emirats Arabes Unis (ces derniers ont accueilli le futur président lors de son exil de 1977 à 1999) et Abdelaziz Bouteflika. Ces familles n’ont aucun intérêt à voir une Algérie démocratique où les pratiques seraient plus transparentes et la voix du citoyen écoutée. Le peuple est pleinement conscient des enjeux mais est ce qu’il se lassera de manifester si le pouvoir résiste ?

Les nouveaux dirigeants devront tout faire pour aider les PME et tendre la main à la diaspora algérienne qui regorge de talents. Apres tout c’est ce que fit la Chine lors ses dirigeant lancèrent les vastes réformes de 1979 : le talent et les capitaux de la diaspora chinoise répondirent présents. Les dirigeants algériens devraient être fiers de leur diaspora.

Au-delà des monarchies du Golfe, d’autres pays qui ont des relations d’affaires suivies avec l’Algérie, notamment en France, peuvent souhaiter que l’armée algérienne imite le modèle égyptien : un corps d’officiers supérieurs riches, qui contrôlent une part importante de l’économie. C’est une situation qui facilite les accords entre les compagnies privées occidentales et leurs vis à vis égyptiennes mais sa nature opaque encourage la corruption. Le corps des officiers de l’ANP est bien éduqué, professionnel et loin d’être toujours corrompu. De nombreux officiers aspirent à une armée encore plus professionnelle mais ce n’est pas avec Gaïd Salah, dont la famille a d’étroites relations d’affaires avec Le Golfe que ce but pourra être atteint. Une évolution vers plus de professionnalisme conforterait la position de l’ANP auprès du peuple algérien et réduirait la capacité des Français, Des monarchies du Golfe et des Russes – ces derniers étant les plus grands fournisseurs d’armes du pays, à exercer une influence qui n’a pas lieu d’être.

Celui qui a introduit Abdelaziz Bouteflika dans le sérail en 1999 était le Général-Major Larbi Belkheir, ministre de l’intérieur en 1991 et responsable d’avoir plongé le pays dans des élections mal préparées en un moment de grave crise économique. Il était l’incarnation de hizb franca et ni lui, ni l’ambassadeur de France, Jean Audibert, ne virent venir la vague islamiste de décembre 1991. L’annulation des élections plongea l’Algérie dans une guerre civile de cinq ans à laquelle le Général Zeroual réussit à mettre fin.

Certains de ceux qui détiennent le pouvoir en Algérie ou qui exercent encore une certaine influence, comme l’ancien patron de la sécurité, le Général Tewfik Médiene, demis de ses fonctions par Mr Bouteflika en septembre 2015, continueront, dans les semaines à venir, à tenter d’attiser les vieux conflits entre Berbères kabyles et clan de l’ouest et à agiter le spectre d’une renaissance de l’Islam politique. Ils encourageront certains à appeler à une grève générale avec tous les risques de violence et de pénurie que cela implique. Pourquoi ne pas avoir recours au diviser pour régner qui leur a si bien réussi jusqu’à maintenant ?

La lettre que le Directeur de la Sonatrach a adressée voici trois semaines aux 110,000 employés de la compagnie pétrolière donne néanmoins la mesure du changement profond de climat à Alger. Il leur écrit qu’il tient à les « assurer qu’il n’y aura aucune mesure de restriction de quelque nature que ce soit que j’aurais prise, moi ou mes proches collaborateurs, à l’encontre des travailleurs de Sonatrach qui ont exprimé leur soutien et leur adhésion au mouvement de protestation. »

Si les organisateurs des manifestations savent éviter les provocations et rester unis, l’Algérie aura montré au monde un visage auquel il n’était pas habitué. Contrairement à beaucoup de « spécialistes » du monde Maghrébin, n’y a rien de pathologiquement ou historiquement violent dans l’histoire d’un pays qui, depuis deux mois, donne une belle leçon de maturité démocratique, de sophistication et d’humour a ses voisins au nord et au sud de la Méditerranée. Mais la résistance du « système » est forte et le peuple sait qu’il est loin d’être au bout de ses peines. Il n’a qu’à contempler le houkoumat mickey (Mickey Mouse government) qui est censé assuré la gestion du pays a un tournant crucial de son histoire.

  1. Le Figaro du 22 avril 1999
  2. Le Matin du 6 avril 1999

09/04/2019 - Toute reproduction interdite


Les gens chantent des slogans et portent une banderole lors d'une manifestation après la nomination du président de la Chambre haute Abdelkader Bensalah comme président par intérim suite à la démission d'Abdelaziz Bouteflika à Alger, Algérie le 9 avr
Ramzi Boudina/Reuters
De Francis Ghilès

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