Economie | 14 janvier 2019

L’Argentine : « le supermarché du monde » ?

De Olivier Antoine
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Olivier Antoine, Président de ORAE Géopolitique analyse le marché de l'agro-alimentaire en Argentine et le risque investissement pour les grandes entreprises. 

En 2015, quelques jours à peine après son élection, le président argentin Mauricio Macri annonçait sa volonté de transformer son pays en « supermarché du monde ». D’une nation où le secteur agricole, emmené par la production de soja, pesait pour près de la moitié des exportations, le gouvernement souhaitait dynamiser son secteur agro-alimentaire, renforcer la création de valeur ajoutée sur son territoire et ériger des filières en championnes du marché international. Cette stratégie visait aussi à attirer des investisseurs étrangers dans un secteur marqué par les besoins alimentaires croissants de la population mondiale. Aujourd’hui, le pays est en capacité de produire des aliments pour plus de 400 millions de personnes tandis qu’il ne compte que 44 millions d’habitants.

 

Trois ans plus tard, le constat est très décevant et pose la question de l’intérêt et du risque d’investir dans un pays en proie à une instabilité économique récurrente. Outre une revalorisation des exportations de viandes et de céréales, notamment grâce à la levée partielle ou totale des taxes sur les exportations des grains et l’ouverture accrue du marché chinois à la viande bovine argentine, le « supermarché du monde » peine non seulement à conquérir la planète mais il voit ses filières agro-alimentaires traverser difficilement la crise économique actuelle. L’ensemble des économies dites régionales, productrices de fruits, de légumes ou encore de produits laitiers subissent les effets délétères du manque d’infrastructures compétitives, d’accès au crédit ainsi que le renchérissement des coûts de l’énergie, lié à la fin des subventions du gouvernement entrainant des augmentations de plus de 1300% pour l’électricité et 700% pour le gaz en l’espace de 3 ans.

 

L’industrie laitière constitue un exemple du type de décalage entre un discours orienté vers les possibilités d’exportation, notamment vers la Chine et certains pays d’Afrique, et la réalité productive et économique d’un secteur majoritairement atomisé et mal adapté à ce type de défis internationaux. Outre un manque d’ouvertures de marchés extérieurs, les difficultés du secteur se traduisent aujourd’hui par une succession de faillites et de fermetures de coopératives laitières. Les grandes multinationales du secteur, comme Nestlé ou bien Danone, doivent impérativement prendre la mesure de cette crise et se préparer aux éventuelles conséquences sur leur production de matières premières, tant d’un point de vue quantitatif que qualitatif. Autre aspect à considérer, les effets de la crise sur les consommateurs. Face à un pouvoir d’achat en baisse, ces derniers délaissent les marques premium au profit des premiers prix, entretenant ainsi un cercle vicieux sur la production de lait en Argentine qui peine à constituer des marges.

 

Aux problèmes structurels et conjoncturels, ajoutons le problème que pose la politique monétaire restrictive du gouvernement pour les entreprises de l’agro-alimentaire du pays. Afin de juguler l’inflation économique et tenter de mettre fin à la crise que traverse le pays, le gouvernement a imposé des taux d’intérêt record sur les emprunts bancaires, dépassant les 60%, après avoir dévalué sa monnaie de près de 100% en un an, faisant ainsi exploser les dettes des entreprises libellées en dollar. C’est le cas du groupe Arcor, premier groupe agro-alimentaire argentin et premier exportateur latino-américain de confiserie. Depuis 2004, grâce à son association stratégique avec Danone, au travers de sa filiale Bagley, cette entreprise domine notamment le marché sud-américain de la vente de biscuits. Érigée en entreprise modèle pour représenter le « supermarché du monde », le groupe Arcor avait investi près de 300 millions de dollars en 2016. Aujourd’hui, il est devenu le symbole des fragilités du secteur agro-alimentaire argentin. Bien qu’Arcor vende dans 120 pays et que ses ambitions internationales l’amènent aujourd’hui à implanter une usine en Angola, afin d’y produire bonbons et biscuits pour pénétrer un marché africain en pleine expansion, le groupe réalise encore les deux tiers de ses ventes en Argentine. Or, la chute massive de la consommation locale et l’effet de la dévaluation du peso sur sa dette en dollar, qui a bondi de 2 à 13 milliards de pesos en un an, ont amené cette entreprise modèle au bord du gouffre, lançant un signal d’alerte très clair sur l’état de santé actuel du secteur.

 

L’Argentine continue à nourrir de grandes ambitions pour devenir l’un des leaders de la production agro-alimentaire mondiale. Toutefois, marqué par la crise économique et le poids de sa dette, le pays va entamer une année électorale à hauts risques. Dans un tel contexte, on peut donc s’attendre à ce que les réformes nécessaires à l’avènement du « supermarché de la planète » et à la sécurisation des investissements soient ajournées. Les entreprises vont devoir renforcer leur suivi de la situation locale afin d’anticiper les risques sociaux et économiques qui pourraient les affecter.

 

15/01/2019 - Toute reproduction interdite 


Des vaches broutent dans une ferme près de Sunchales, en Argentine, le 6 avril 2018. Photo prise le 6 avril 2018
Marcos Brindicci/Reuters
De Olivier Antoine

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