Culture | 5 décembre 2019

L’Apollon de Gaza – Nicolas Wadimoff

De Peggy Porquet
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Dans son dernier film, le réalisateur Suisse Nicolas Wadimoff retrace l’épopée d’une statue de l’époque hellénistique retrouvée en 2013 au large de Gaza et qui a depuis mystérieusement disparu. L’Apollon de Gaza sort en salles le 15 janvier 2020. Un documentaire palpitant et teinté de poésie à voir absolument. Propos recueillis par Peggy Porquet

 

L’Apollon de Gaza représente - t -il un enjeu politique ?

Ce qui est paradoxal, c’est qu’il devrait représenter un enjeu politique. Finalement, il n’en représente plus aucun car il a été soustrait. C’est une occasion ratée de pouvoir faire quelque chose d’assez inouï avec cette statue. L’Apollon de Gaza est totalement révélateur de la situation au Proche-Orient et particulièrement à Gaza, en proie à une bataille intra-palestinienne, entre le Hamas élu démocratiquement (mais qui tient Gaza d’une main de fer), et l’Autorité Palestinienne qui continue de penser qu’elle a une prévalence sur la société palestinienne (et donc sur Gaza). Il y a par exemple deux ministères des Antiquités, celui du Hamas, et celui de L’Autorité Palestinienne à Bethléem.  Ils pensent pouvoir parler de l’Apollon et ont des vues dessus comme sur le patrimoine palestinien. C’est une situation complètement ubuesque. A Gaza même, il y a encore deux autres entités, le Hamas politique et son ministre des Antiquités, et la branche militaire du Hamas. Cette dernière détiendrait l’Apollon. Cette occasion aurait pu faire valoir pour le Hamas politique son ouverture et l’importance du patrimoine palestinien. Cet Apollon montre que Gaza a été une terre de croisée des civilisations. Ils auraient pû en faire quelque chose d’extraordinaire, l’exposer, faire valoir leurs contacts à l’international par le biais d’une espèce de consortium. Le Qatar aurait pu y jouer un rôle avec son énorme réseau, éventuellement la Turquie. Il y a eu bien évidemment le désir du Louvre qui avait des relations fortes avec Gaza. Ils ont d’ailleurs formé l’un des jeunes archéologues du film. On aurait pû imaginer une restauration effectuée par les Suisses, ou même le Québec. La statue aurait pû sillonner le monde puis retourner à Gaza. En ce sens, l’Apollon est révélateur de la situation politique, c’est à dire complètement bloquée.

Pensez-vous que la statue serait entre les mains de l’aile militaire du Hamas ?

Je n’ai pas fait un travail d’enquête approfondie, car lorsque nous sommes partis faire le film, il y avait déjà des enquêtes dessus et nous savions que la statue était entre des mains obscures. C’est à dire des gens qui n’ont pas envie ou d’intérêt à ce que la statue apparaisse au grand jour. Ils attendent que la situation se stabilise et que les conditions soient réunies pour pouvoir la vendre. La seule chose qui se cache derrière est un désir mercantile. Sans émettre quelconque jugement politique, tout le monde sait que pour mener des luttes de résistance, dans la conception du Hamas, il faut de l’argent, des moyens. Ce qui est fort probable, c’est que des gens désirent monnayer la statue pour pouvoir financer la résistance. Tout est bon à prendre pour avoir des moyens militaires. Cela dit, c’est une hypothèse. Ce qui est sûr, c’est qu’à Gaza quasiment tout le monde sait qui détient la statue. Un peu comme dans certains quartiers de Marseille que je connais, ou sont parfois commis des actes délictueux, on sait qui fait quoi, mais il y a une omerta. Les gens savent qui a la statue, mais ne vont jamais l’évoquer, ni prononcer de noms. Plus on s’approche de la statue, plus les gens considèrent que l’on veut s’approcher des gens qui l’ont. Donc ça devient suspect pour eux parce que cela veut dire qu’on a un agenda potentiellement politique, israélien par exemple, ou que l’on chercherait à localiser les chefs militaires du Hamas.

Certains ont suggéré que l’Apollon puisse être vendu au marché noir. Vu la disparition de cette statue, pensez-vous que cela puisse être le cas ?

D’après les dernières informations, il est encore à Gaza et il a été de nouveau proposé à la vente dernièrement. Le monde du trafic des objets d’art est complètement trouble. On pourrait se demander pourquoi acquérir une œuvre de plusieurs millions que l’on ne pourrait montrer nulle part. Comme l’un des pères Dominicains le dit dans le film, l’Apollon est signalé par l’UNESCO, on ne peut pas l’acheter et l’exposer car c’est illégal. Il y a cependant des gens qui achètent des œuvres qu’il est interdit de posséder, qui les gardent cachées et les montrent à quelques proches. Ils pourraient la sortir d’ici 10 – 20 ans, lorsque l’œuvre pourrait être oubliée, ainsi que sa provenance. L’idée d’essayer de trouver un acheteur n’est pas si absurde que ça.

 

Vous évoquiez Le Qatar et la Turquie. Ces pays seraient – ils de potentiels acheteurs ?

Dans cette hypothèse, le Hamas militaire dirait qu’il veut de l’argent. La branche politique dirait qu’il faudrait rendre l’Apollon pour l’exposer et constituer une monnaie d’échange diplomatique. Or, le Hamas est considéré comme un groupe terroriste avec qui la France ne peut avoir affaire. C’est pour ça que la France ne va plus à Gaza, que le Père Jean-Baptiste Imbert ne peut plus s’y rendre. Tous les contacts avec le Hamas sont bloqués par la plupart des pays occidentaux à part la Suisse et le Danemark. De fait, la branche militaire du Hamas est encore plus isolée. Le Qatar et la Turquie ont des contacts avec le Hamas politique, des relations diplomatiques et économiques. On aurait pu imaginer que la Turquie ou le Qatar, pour le compte de la Qatar Foundation par exemple, décide d’acquérir l’Apollon pour l’exposer dans leur musée de la civilisation islamique à Doha, puis le faire tourner ailleurs. Je me suis beaucoup renseigné auprès de diplomates, et le Qatar ne pourrait jamais justifier le fait de donner des millions à la branche militaire du Hamas, ni même la Turquie. Tout transfert d’argent est contrôlé par la communauté internationale. Si vous vous souvenez il y a un certain temps, un émissaire Qatari était rentré dans Gaza avec des liasses de billets pour payer les salaires des fonctionnaires du Hamas. Il le faisait sous la table car même le don d’argent n’est pas autorisé par la communauté internationale et les fonds peuvent être bloqués. L’embargo est extrêmement efficace et il y une impossibilité absolue pour les Turcs et les Qataris, - même s’ils sont proches du Hamas - de pouvoir acquérir la statue ou de faire quelconque affaire avec le Hamas.

 

Dans votre film, Walid Al Aqqad a entreposé plusieurs pièces datant de l’Antiquité, qui ont été menacées par les bombardements. L’Apollon aurait - il connu le même sort ?

Absolument. D’après plusieurs personnes, l’Apollon de Gaza aurait été endommagé lors des bombardements de 2014. A cette époque l’armée Israélienne a décidé d’éliminer le chef du Hamas de la brigade nord. Sa maison a été bombardée, sa femme enceinte et leur fils de sept mois décédés. Il a été déclaré mort, ce qui s’est avéré faux. La statue aurait été dans son jardin et endommagée au niveau de la tête. Elle aurait été depuis lors réparée.

 

Ce film constitue - t - il un hommage aux métiers de la conservation ?

Je le vois plus comme un hommage au Temps, à la durée. C’est bien sûr un hommage à la conservation et à la mémoire. J’ai réalisé plusieurs films dans la région et j’ai eu envie de chercher dans le passé, dans l’Histoire.  Ce que le présent ne peut pas offrir (…).  En se plongeant dans le passé et le formidable essor artistique, poétique et spirituel de la région, on allait peut-être trouver matière à réflexion et recul pour regarder la réalité d’aujourd’hui différemment. Se rappeler d’où l’on vient, ce qui nous a fait, est extrêmement important. Dans ce sens, les archéologues, les conservateurs, les restaurateurs d’œuvres et les historiens ont plus que jamais leur raison d’être car ils arrivent peut-être à éclairer nos errances du présent.

 

L’archéologue Suisse Marc André Hadilman évoque dans votre film la création d’un musée archéologique à Gaza. Ce projet verra - t -il le jour ?

Ce projet fait référence à un moment qui a réellement existé en 2007. Les autorités Suisses et particulièrement la ville de Genève ont décidé de soutenir une immense exposition “Gaza à la croisée des civilisations”. Pour la première fois, cette exposition regroupait la collection de l’Ecole Biblique et Archéologique de Jérusalem et la collection privée de Jawadat N. Khudary que l’on voit dans le film. A l’issue de l’inventaire de ces collections, un catalogue a été fait et les autorités consulaires Suisses se sont évertuées à faire sortir la collection de Gaza, la montrer au musée d’art et d’histoire de Genève, à la faire inaugurer pas Mahmoud Abbas et la ministre des affaires étrangères de l’époque Micheline Calmy – Rey. On a évoqué la même année la création d’un musée archéologique à Gaza qui aurait pu accueillir le retour de la collection montrée à Genève. En raison de l’embargo de 2008 sur Gaza, plus rien ne s’est passé et aussi absurde que cela puisse paraître, la collection est encore à ce jour bloquée dans les ports francs de Genève et coûte l’équivalent de 100 000 euros chaque année à la ville.  Elle sommeille et bientôt pourrit dans des cartons et des caisses en bois.  Elle ne peut pas être rapatriée car elle n’a pas de pays. La ville de Genève est désespérée car elle paie l’entreposage et elle aimerait que les collections soient montrées, mais elle n’a pas de lieu d’expositions permanentes. Mais dans le domaine de l’archéologie, la tendance est de retourner les œuvres de là ou elles viennent et ce serait très mal venu de la part de la Suisse de s’approprier la collection. Le but est de la renvoyer le plus vite possible en Palestine. Le problème, c’est que là-bas, personne ne s’entend : les Palestiniens disent “ c’est à moi “ et le Hamas dit “ non, c’est à nous”. Le Consul Suisse vient de quitter son poste à Ramallah. Il s’est évertué ces dernières années à essayer de rapatrier la collection. Au moment où l’on se parle, ce n’est pas fait.

 

06/12/2019 - Toute reproduction interdite


L'Apollon de Gaza de Nicolas Wadimoff
DR
De Peggy Porquet

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