Analyses | 25 mars 2020

L'Amérique latine face au COVID-19 : Le drame des favelas

De Olivier Antoine
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Après une année 2019 marquée par des troubles sociaux, politiques et économiques importants, l'Amérique latine ne connaissait pas ou peu de répit lors du premier trimestre 2020, de nombreuses tensions secouant encore le continent. La pandémie est venue s'ajouter à un tableau déjà inquiétant. Explications par Olivier Antoine, l'un des plus grands spécialistes de la zone.


Au Chili, la contestation contre le gouvernement de Sebastián Piñera montait en puissance à l'approche du référendum sur la constitution ; en Bolivie, le rejet de la présidente auto-proclamée Jeanine Añez et de son gouvernement devenait de plus en plus violent ; le président brésilien n'hésitait pas à souffler de nouveau sur les braises d'un coup d'Etat en exhortant ses soutiens à marcher sur le congrès et la Cour suprême de justice ; le nouveau président argentin, Alberto Fernandez, entamait des négociations ardues avec ses créanciers et le Fonds Monétaire International pour tenter d'offrir un peu d'air à une économie ravagée ; au Venezuela, Nicolas Maduro jouait les prolongations dans son affrontement avec l'opposition, sous la pression d'exactions militaires perpétrées à sa frontière avec le Brésil…
Et le COVID-19 fit son apparition.

D'abord prise avec une certaine indifférence, l'épidémie a été regardée de loin, comme un problème de la Chine et de sa population. Puis, quand elle s'est propagée comme une traînée de poudre à travers les pays d'Europe, qui plus est parmi les régions les plus riches du vieux continent, les pays d'Amérique latine ont peu à peu pris la mesure du risque qui pesait alors sur leur population. Sans union politique fonctionnelle, ce sont donc des réponses isolées et disparates qui ont émergé çà et là, avec certaines différences notoires et alarmantes comme au Brésil et Mexique notamment.

Comme ailleurs, le COVID-19 va éprouver le système sanitaire des pays latino-américains. Toutefois, dans de très nombreux pays, le système sanitaire public est dans un état dégradé et seules les populations les plus aisées peuvent se permettre le recours à une médecine privée de qualité, inaccessible à l'immense majorité des citoyens. Dès lors, de nombreuses décisions de fermer des frontières, d'imposer des quarantaines, des états d'urgence, des couvres feu peuvent être interprétées comme le seul rempart pour éviter un début de contagion qui entrainerait l'explosion immédiate des systèmes sanitaires.

A titre d'exemple, le Venezuela a été le premier pays à ordonner un confinement général de sa population alors que celui-ci traverse une crise économique, politique et sociale majeure et que, de toute évidence, son système de santé est en ruine. Pour sa part, l'Argentine a rapidement mise en place un confinement général de sa population : dévasté par les politiques ultra-libérales du gouvernement précédent, le système de santé public du pays n'est pas en mesure d'offrir une réponse à une épidémie de grande ampleur. Malgré de lourdes difficultés économiques, la logique de la quarantaine et d'une mise au ralenti de l'économie a primé afin d'anticiper une crise sanitaire majeure. Au Chili, comme en Bolivie, le COVID-19 a stoppé momentanément les mouvements de contestations sociales et politiques. Cependant, qu'il s'agisse des élections présidentielles en Bolivie ou bien du référendum constitutionnel au Chili, les populations ne sont pas dupes. Si elles acceptent les mesures de confinement, au nom de l'intérêt général, leurs revendications ne se sont pas éteintes pour autant sous les effets de l'épidémie. Il est même envisageable que la sortie de la crise sanitaire soit plus intense encore politiquement et socialement. Au Chili, la gestion de crise est durement critiquée par la population qui voit ses travailleurs les plus pauvres obligés de continuer à travailler. Une injustice sociale et sanitaire de plus à laquelle le gouvernement devra répondre lorsque les manifestations reprendront.

Si la majorité des pays prend donc des mesures plus ou moins drastiques pour se protéger du COVID-19, deux pays détonnent et posent question. Le Mexique et le Brésil ont opté pour un moindre confinement de leur population et leurs stratégies interrogent sérieusement quant au risque d'une propagation incontrôlée et incontrôlable du virus. Que ce soit Andres Lopez Obrador au Mexique ou Jair Bolsonaro au Brésil, ils ont fait le choix de préserver leur économie face à la crise sanitaire. Bien que fortement critiqués par leur population respective, les deux présidents ne semblent pas prendre la mesure du danger. Dans le cas du Brésil, la population - y compris la frange aisée, soutien de Bolsonaro - commence à appeler massivement à la démission de son président. Par-delà un énième procès public en incompétence, les décisions de Jair Bolsonaro risquent de transformer l'épidémie de COVID-19 en bombe à retardement.

En effet, dans les favelas du pays, où plusieurs dizaines de millions de personnes s'entassent et vivent dans des conditions de grande précarité et promiscuité, la dissémination du virus entrainerait un véritable désastre social, économique et sanitaire. Un premier cas a d'ailleurs été recensé dans une favela de Rio, la Rocinha, où vivent plus de cent mille personnes, dont beaucoup n'ont même pas accès à l'eau, rendant l'application de certains gestes barrières, comme se laver les mains, complètement illusoire. Cette question des quartiers pauvres vaut par ailleurs pour l'ensemble des pays d'Amérique latine. Outre l'absence des services de l'Etat, le travail informel et la rue représentent les moyens de survie de nombreux habitants. Dès lors, comment gérer des mesures de confinement dans de telles conditions ?

Un tel retard dans la prise de mesures drastiques pour endiguer la propagation de l'épidémie aura immanquablement des effets géopolitiques. D'une part le Mexique est une zone de transit entre l'Amérique centrale et les États-Unis et, d'autre part, le Brésil partage des frontières, poreuses, avec la quasi-totalité des pays d'Amérique du sud. La sortie de crise pour les pays limitrophes risque de se heurter à la gestion équivoque de ces deux géants du continent.

Enfin, une fois le COVID-19 passé, les économies latino-américaines devront faire face à une crise économique généralisée. Dans le sillage de la pandémie, les principales activités rémunératrices de ces pays s'effondrent : tourisme, chute des exportations, effondrement du prix des matières premières et interruption des chaînes de valeurs.

Alors que les pays d'Amérique latine ne sont pas encore entrés en phase de crise aigüe de COVID-19, les débuts de l'épidémie intensifient d'ores et déjà les problèmes de ces sociétés parmi les plus inégalitaires de la planète et condamnent l'absence chronique d'unité régionale qui leur permettrait d'apporter une réponse forte et coordonnée à un défi pourtant commun.

 

26/03/2020  - Toute reproduction interdite


Une passagère portant un masque de protection marche dans le métro alors que l'épidémie de coronavirus se poursuit, à Mexico le 24 mars 2020
Gustavo Graf / Reuters
De Olivier Antoine

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