Alors que l’Italie, l’Espagne et la France voient le nombre de décès se multiplier depuis le début de la crise sanitaire, l’Allemagne affiche un taux de mortalité plus faible. Elle a d’ailleurs accueilli plusieurs patients Français. Serait-elle mieux armée face au Coronavirus ? Reportage de Sara Saidi

Dans la ville de Fribourg-en-Brisgau, au sud-ouest de l’Allemagne, le déconfinement progressif se ressent. Les badauds sont de sortie, parfois un masque autour du cou et, près des berges de Dreisam, les jeunes en profitent pour mettre les pieds dans l’eau à distance raisonnable les uns des autres. Depuis le 20 avril, les commerces de moins de 800 m2 peuvent rouvrir et accueillir un nombre limité de clients. Mais « le retour à la normalité prendra des mois », a toutefois déclaré, Winfried Kretschmann, le ministre président du Land (région) de Bade-Würtemberg.

En attendant, Juliani, 32 ans, respecte rigoureusement la distance d’1m 50 recommandée dans tout le pays : « Je me sens en sécurité, je fais confiance au gouvernement, les rondes de la police me rassurent (…) et puis on a vu la situation en France et en Italie, on se dit que ça pourrait être pire et qu’on a de la chance », déclare-t-elle. En effet, l’Allemagne fait figure d’exception en Europe. Le pays compte 153 000 cas confirmés et 5 575 décès contre près de 22 000 en France et plus de 25 000 en Italie, à l’heure où nous publions l’article. Des chiffres qui surprennent alors que le pays compte plus d’habitants que la France (83 millions contre 67 millions).

Plus de tests et plus de respirateurs

« L’Allemagne a rapidement détecté le premier cas de covid-19. Elle a surtout pris le danger plus au sérieux que d’autres pays », explique Reinhard Busse, médecin et spécialiste en économie de la santé à l’Université technique de Berlin. Dès les premiers cas détectés à la mi-janvier, l’Allemagne a en effet mis en place un dépistage massif sous l’impulsion de l’Institut Robert Koch qui dépend du ministère de la santé allemand. « Là encore, on peut dire qu’on a eu de la chance, car un des meilleurs chercheurs et spécialiste du Coronavirus est basé à Berlin », affirme le professeur Busse. Il s’agit du virologue de l’hôpital de la Charité, Christian Drosten qui a mis au point le premier test de dépistage du Covid-19.

L’Allemagne a ensuite très rapidement organisé le dépistage par le biais de son réseau de soins ambulatoires, et a créé des centres de dépistage afin de protéger le secteur hospitalier de toute saturation : « En plus d’un secteur hospitalier important, nous avons également une très grande capacité en soins ambulatoires. Alors qu’en Italie, il fallait aller à l’hôpital pour se faire tester, l’Allemagne a réservé ses hôpitaux pour les cas graves », explique Reinhard Busse. Ainsi, Outre-Rhin, quiconque ressent les symptômes du coronavirus doit appeler son médecin généraliste qui se charge de le rediriger vers le centre de dépistage le plus proche. Dans certains cas le test se fait dans la voiture pour éviter des mesures de protection supplémentaires. Une fois testé, le patient doit rester chez lui jusqu’à l’obtention du résultat. « (…) Les autorités sanitaires locales font de gros efforts pour identifier les cas et retrouver les personnes avec qui ils étaient en contact afin d'identifier et de rompre les chaînes d’infection », ajoute Marieke Degen, responsable de la communication presse à l’Institut Robert Koch.

Aujourd’hui, le pays réalise entre 300 000 et 500 000 tests par semaine contre un peu moins de 600 000 en France depuis le début de l’épidémie selon le dernier bulletin épidémiologique de Santé publique France publié le 23 avril. Pour le Docteur Dietrich Rothenbacher directeur de l’institut d’épidémiologie de l’université d’Ülm, plus le nombre de test est important, plus le taux de mortalité baisse : « Dans les pays où peu de tests sont effectués, ce sont surtout les cas graves qui sont diagnostiqués (…) Si vous effectuez des tests approfondis dans la société et y incluez des cas bénins ou sans symptômes, (…) cela réduit également le taux de mortalité estimé. (…) Cependant, les dépenses financières et de personnel élevées associées aux tests de masse doivent être prises en compte, ce que de nombreux pays ne peuvent tout simplement pas se permettre » explique le médecin.

Car, il faut le dire : l’Allemagne investit dans son système de santé ainsi que dans la recherche - il fait partie des pays ayant le plus investi en 2017 en R&D dans l’UE - avec 99 milliards d’euros de dépense soit 3,02 % de son PIB contre 50 milliards en France (donnée de 2016), à savoir 2,25% de son PIB.
L’Allemagne fait également partie des pays de l’OCDE à avoir le plus de lits en soins intensifs : 28 000 dont 25 000 équipés d’assistance respiratoire contre 5 000 en France en début de crise. De plus, les principaux fabricants mondiaux de respirateurs, Draeger et Löwenstein, sont en Allemagne : « Beaucoup de personnes pensent que le fait qu’on ait beaucoup de lits en soins intensifs nous a sauvés, mais ce n’est que le sommet de la pyramide. Jusqu’à présent nos hôpitaux n’ont pas eu à accueillir autant de patients. Au paroxysme, on a atteint 3 000 patients malades du Coronavirus en soins intensifs », affirme le professeur Busse. C’est ce qui a permis à l’Allemagne d’accueillir une centaine de patients étrangers dont environ 80 Français.

Un gouvernement plébiscité

David est américain, il travaille à Fribourg depuis l’été 2019. Pour lui, aucun doute, le gouvernement allemand a fait « un super boulot » : « Je travaille à l’université. Le 1er jour des recommandations de confinement, je comptais au moins un millier de personnes dehors, mais quelques jours après, tout le monde est resté chez soi. (…) Je vois ça comme une volonté de la population de se comporter de manière responsable contrairement aux Etats-Unis, où les gens sont plutôt du genre à vouloir faire comme bon leur semble », affirme-t-il.
Matheus est Brésilien. Agé de 36 ans, il vit en Allemagne depuis plus de 3 ans. Il témoigne : « La société allemande, en comparaison à d’autres, est plus disciplinée et organisée. Elle pense collectivement, et la population a confiance en son gouvernement et en son système de santé. Cela aide beaucoup à la gestion de la crise ».

En effet, forte de ses 15 ans au pouvoir, Angela Merkel impose le respect. Sa côte de popularité a d’ailleurs augmenté pendant la crise (64% d’opinion favorable). Cette légitimité assure le gouvernement du soutien de la population. Par ailleurs, en Allemagne, l’Etat fédéral ne peut imposer de confinement strict et doit travailler main dans la main avec les Länders (régions) qui ont chacun leur propre constitution et gouvernement. Certains domaines, comme la police, l’éducation, la culture, relèvent de leur compétence. La santé, quant à elle, est une compétence partagée entre les régions, le gouvernement fédéral et les organisations professionnelles légales.

Alors qu’il était critiqué en début de crise, le fédéralisme allemand s’avère être finalement efficace. En déléguant aux Länder, l’Etat leur permet de déterminer les mesures en fonction de la situation réelle sur le terrain. Ainsi, la Bavière, une des régions les plus touchées par la crise sanitaire, est aussi la première à avoir mis en place des restrictions de déplacement le 22 mars. Elle a par ailleurs prolongé la fermeture des commerces jusqu’au 11 mai.

Pas encore de « success story »

Alors que le pays se déconfine progressivement, la question de l’approvisionnement en masques se pose. Selon le ministre de l’économie Peter Altmaier, 8 à 12 milliards de masques par an seraient nécessaires pour tous les citoyens. Or, comme l’affirme Der Spiegel : « l'Allemagne s'est positionnée beaucoup trop tard sur le marché mondial des matériaux de protection. »
« Pour le personnel médical, le nombre de masque dépend d’un hôpital à un autre. Nos hôpitaux sont des institutions indépendantes (…) nous les payons bien et nous pensions donc qu’ils veilleraient eux-mêmes à leur approvisionnement. Nous avons donc été surpris que ce ne soit pas le cas. (…) Certains établissements ont énormément de stock et d’autres n’étaient pas préparés, ils n’en avaient pas assez et pensaient être fournis au jour le jour », explique Reinhard Busse. Enfin, pour l’Institut Robert Koch, il faut rester vigilant. « Il est (… ) très important de souligner que l'Allemagne est encore au début de l'épidémie. Le taux de létalité augmente, ce qui peut s'expliquer par le fait que nous constatons de plus en plus de cas dans les hôpitaux et les maisons de retraite.(…) Désormais, de plus en plus de personnes âgées sont touchées. Beaucoup d'entre elles sont hospitalisées en ce moment et nous pensons que malheureusement, le taux de létalité augmentera encore. C'est pourquoi nous disons que les groupes vulnérables doivent être mieux protégés. (…) Il est donc beaucoup trop tôt pour parler ici d'une "réussite allemande", comme l'ont fait certains journalistes … » conclut Marieke Degen.

25/04/2020 - Toute reproduction interdite


Un membre du personnel médical montre un flacon usagé dans un centre de test pour les maladies du coronavirus à l'hôpital communautaire de Havelhoehe à Berlin, en Allemagne, le 6 avril 2020.
Fabrizio Bensch/Reuters
De Sara Saidi