International | 22 novembre 2018

L’affaire Khashoggi, MBS et l’Occident…

De Roland Lombardi
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Roland Lombardi, analyste indépendant en géopolitique, décrypte l’évolution de la situation autour de l’assassinat de Jamal Khashoggi et ses conséquences géopolitiques.

Comme je l’avais annoncé dans un entretien récent pour le site Atlantico[1], cette affaire sera l’immense dune de sable qui accouche de l’Onychomys torridus (petite souris du désert) !

Une affaire de Barbouzes, même grossière ou lamentablement ratée, et au-delà du tumulte médiatique qu’elle est susceptible d’engendrer, n’a jamais réellement fait vaciller un Etat. Encore moins si ce dernier est une des principales et plus puissantes pétromonarchies du Golfe !

Dans ce genre d’histoire, il y a toujours des fusibles prêts à « sauter » si besoin, comme on l’a d’ailleurs encore vu ici. La vérité et la justice viennent toujours s’écraser sur le mur de la raison d’Etat ! C’est triste mais c’est ainsi, et ce depuis l’origine des relations internationales.

Mais au-delà de l’immense émotion médiatique, de l’hypocrisie et des condamnations morales toujours à géométrie variable, nous pouvons retenir 3 choses essentielles de cette crise.

La première, c’est que les principaux médias américains (en guerre ouverte avec Trump) se sont bassement et finalement servis de ce malheureux Khashoggi pour atteindre le locataire actuel de la Maison Blanche qu’ils exècrent. Ainsi, lui nuire du mieux possible et attaquer sa politique de soutien aveugle au prince héritier saoudien, le sulfureux Mohammed ben Salmane (MBS).

Secondement, les Turcs, quant à eux, en ont profité pour mettre sous pression le royaume saoudien, son grand rival régional, et ainsi, par la même occasion, redorer éventuellement leur blason auprès de Washington. D’ailleurs, en froid jusqu’ici, les deux pays se sont depuis « rapprochés » : je rappelle que le pasteur américain détenu en Turquie et l’origine principale de la « brouille » entre Trump et Erdogan, a été finalement libéré en pleine crise Khashoggi….

Troisièmement enfin, l’administration Trump, très gênée au début, a su trouver la parade et, elle aussi, a su s’accommoder au final de l’erreur saoudienne pour fort opportunément accroître sa mainmise sur le jeune prince (on l’a vu avec la dernière déclaration américaine à propos de la fin de la guerre au Yémen). Au final, le scandale Khashoggi aura au moins eu le mérite d’évoquer plus ouvertement le drame yéménite, jusqu’ici trop souvent occulté…

Le vrai visage de Khashoggi…

Notons tout d’abord, que l’ardeur de certains pour pointer du doigt l’affaire Khashoggi ne fut malheureusement pas la même pour dénoncer les crimes de l’armée saoudienne au Yémen, les centaines de décapitations annuelles, l’enfermement et les conditions de détention déplorables des militantes féministes et des blogueurs du Royaume ou encore les dizaines d’enlèvements et les « disparitions » de hauts dignitaires saoudiens en exil qui ont déjà précédé pourtant l’épisode tragique du consulat d’Arabie à Istanbul …

De même, si cela n’excuse en rien le crime abject et l’horreur des sévices dont Khashoggi a été victime, il est bon toutefois de rappeler certaines vérités. D’abord, le journaliste Jamal Kashoggi, alors âgé de 60 ans, n’était pas un pauvre petit pigiste, héraut de la Liberté, ou même un lanceur d’alerte esseulé et traqué comme on a essayé de nous le présenter. Fils d’une grande et riche famille saoudienne, son oncle est un grand marchand d’armes de la région. Il fut aussi un proche du prince Tourki ben Fayçal Al Saoud (plus connu sous le nom de Tourki Al-Fayçal), l’ancien puissant chef des services secrets saoudiens, le Al Mukhabarat Al’Ahmmah… C’est d’ailleurs grâce à sa couverture de journaliste que Khashoggi aurait alors mené de nombreuses missions en Afghanistan, au Soudan ou en Algérie… Il a également rencontré, à plusieurs reprises, Oussama Ben Laden en Afghanistan et au Soudan…

Enfin, le journaliste saoudien était un fervent défenseur des Frères musulmans comme le confirment ses tribunes passées. N’étant plus en sécurité dans le Royaume et sûrement alerté de la grande purge qui surviendra en décembre 2017 à l’initiative de MBS, le prince héritier et nouvel homme fort du pays, Khashoggi quitte le pays en septembre 2017 et se réfugie aux États-Unis où il devient chroniqueur pour le Washington Post. Donc, comme nous l’avons vu, Khashoggi est un homme du sérail, du « système » diraient certains… Mais de cet ancien « système » saoudien que MBS s’efforce de mettre à bas. Ce même « système » qui faisait que dans la monarchie tribale et basée sur le consensus entre la famille royale, les oulémas et les grandes tribus, de nombreux princes ont souvent joué leurs propres partitions en propageant et finançant (avec, ne soyons pas dupes, l’accord tacite ou pas des vieux Saoud) le poison du salafisme à travers le monde tout en « arrosant » grassement tous les establishments occidentaux, médias comme responsables politiques. Aux Etats-Unis, Khashoggi et ses riches compatriotes n’avaient-ils pas critiqué la campagne de Donald Trump et financé allègrement celle d’Hillary Clinton ? Lorsque MBS présentait ses belles réformes cosmétiques au monde, il était le « jeune prince réformateur ». A présent qu’il s’attaque de plus en plus violemment, à la manière orientale, à cet ancien « système » pour instaurer sa propre dictature et sa future monarchie absolue, beaucoup ne le regardent plus avec les mêmes yeux… Et donc, on comprend mieux l’acharnement du Washington Post, de CNN, des Démocrates et autres, à vouloir à présent, et littéralement, la peau du futur despote, soupçonné d’être le commanditaire de l’assassinat d’Istanbul, qui plus est, présenté comme l’homme de Trump ! Tout se relie…

Pour certains, un prince qui, jouant les Louis XIV du désert, nettoie de la sorte les écuries d’Augias, élimine les poules aux œufs d’or (ou leurs amis) de beaucoup et qui est, comble de l’horreur, soutenu par Trump mais également, ne l’oublions pas, par Poutine à présent, ne peut être finalement qu’un démon !

Le deux poids deux mesures des Occidentaux

Mise à part la parenthèse du traitement médiatique particulier de l’affaire Khashoggi (pour les raisons profondes évoquées plus haut), nos médias, nos diplomates et nos dirigeants politiques occidentaux et surtout français, ont une fâcheuse tendance à se montrer moins fermes avec l’Arabie saoudite qu’avec la Russie, par exemple. Les raisons sont multiples. J’en vois principalement trois. D’abord, un alignement sur les Etats-Unis, un atlantisme qui a la vie dure… Puis, bien sûr, des raisons financières et commerciales (notre si dommageable diplomatie économique au Moyen-Orient qui nous fait toujours, par exemple, courir après les miettes que veulent bien nous laisser les Américains dans le marché saoudien) et enfin, l’aveuglement, l’ignorance ou l’idéologie pour les plus stupides et les plus inconscients. Ces nouveaux idiots utiles qui n’ont pas encore compris (ou qui se refusent à comprendre) que, malgré les centaines de victimes européennes du terrorisme jihadiste durant ces dernières années et les futurs orages qui pointent à l’horizon, le réel danger pour l’Europe et l’Occident n’était point la Russie mais plutôt le salafisme et l’islam politique des Frères musulmans !


[1] http://www.atlantico.fr/decryptage/disparition-jamal-khashoggi-prince-heritier-saoudien-mohammed-ben-salman-mbs-vient-se-priver-future-couronne-roland-lombardi-3532084.html?fbclid=IwAR1dn5gHUIgQ2o4y_3ZcTzktJcCqkKGuNtM_l1OSJY-X1pHGiWcLXbUuQqA#MkkiujrRYsT365TU.01

15/11/2018 - Toute reproduction interdite


Un agent de sécurité tient des barrières lors de l'arrivée de responsables saoudiens au consulat de l'Arabie saoudite à Istanbul, en Turquie 15 octobre 2018
Murad Sezer/Reuters
De Roland Lombardi

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