Le 21 juin 2016, le journal Le Monde accuse le leader mondial du ciment d’avoir rétribué des groupes terroristes pour faire tourner son usine de Jabaliya en Syrie entre 2012 et 2014. Le scoop est éventé. La rumeur circule depuis quelques mois par des sites syriens. Certains sont proches de Damas... Bercy saisit la Justice. L’ONG Sherpa pourfendeuse des « crimes économiques » porte plainte. Onze salariés de l’usine et d’autres organisations militantes les imiteront. Aujourd’hui, huit anciens dirigeants et cadres du groupe sont mis en examen pour financement du terrorisme et/ou mise en danger de la vie d’autrui, et Lafarge SA, la filiale française, pour complicité de crime contre l’humanité. Située au nord-est du pays, en zone kurde, entre Manbij et Raqqa, l’usine produisait 3 millions de tonnes de ciment par an pour le marché local. A l’arrêt depuis l’automne 2014, elle sert actuellement de base aux forces spéciales occidentales.

Contre toute attente, LafargeHolcim réplique en dévoilant un audit anglo-saxon pointant 13 millions d’euros de « rétributions » suspectes. Ses stratèges redoutent moins la justice française que l’extraterritorialité des lois américaines. La responsabilité de ses actionnaires peut être engagée. Ils se préparent à négocier avec l’Oncle Sam. Son positionnement traduit la bascule du pouvoir en son sein en 2015. La « fusion » entre le Français Lafarge et le suisse Holcim a tourné à l’avantage de ce dernier. L’entité LafargeHolcim n’est plus cotée au CAC 40 et son siège a été transféré en Suisse.

A l’instar de l’ambassade de France et des groupes tricolores présents à Damas, le cimentier aurait pu quitter le pays en mars 2012. Fort de sa culture d’industriel familier des zones à risque, implanté dans une région encore calme, soucieux de ses 500 salariés locaux et leurs familles, il fait le pari de rester. Les autorités françaises, qui pronostiquent alors la chute rapide de Bachar, ne l’auraient pas dissuadé. Des échanges réguliers avaient lieu à Paris. L’ambassadeur Eric Chevallier, en charge de la Syrie de 2009 à 2014, a fini par le reconnaître. A l’été, par précaution, le groupe évacue ses expatriés. A ce moment-là, il prend un second pari, plus osé : piloter l’usine à distance. Le reste relèverait du fantasme : imaginer que nos services soient dépendants de Lafarge ou que cet investissement à 680 millions de dollars soit crucial pour un groupe affichant 25 milliards d’euros de chiffre d’affaires.

Dès lors, Lafarge pouvait-il échapper au racket ? L’homme qui monta pour Bernard Kouchner l’opération « Un sac de riz pour la Somalie » en 1992 rappelle : « Pour pouvoir débarquer l’aide humanitaire, nous avions payé toutes les milices locales. Qui peut croire qu’il en serait autrement aujourd’hui dans les pays en crise ? » Les opérationnels reconnaissent avoir versé 20 000 euros par mois pour sécuriser les trajets de ses employés. Rien, selon eux, comparé à ce qu’aurait rapporté aux djihadistes la vente de l’usine à la découpe. Leur consigne est de traiter avec la seule l’Armée syrienne libre. Mais ils n’ont plus leurs hommes sur place pour gérer les contacts avec la nébuleuse de milices à tendance mafieuse se revendiquant du label occidental. Comment leur jeter la pierre après la confession du 2 octobre 2014, à Harvard, de Joe Biden, ex vice-président des Etats-Unis : « notre plus gros problème dans la région était nos alliés. Les Turcs, les Saoudiens, les Emiriens… Ils ont déversé des centaines de millions de dollars et des dizaines de milliers de tonnes d’armes à n’importe qui souhaitait combattre Bachar. Sauf que les gens qu’ils soutenaient était Al Nosra, Al Qaïda et des djihadistes du monde entier ».

Lafarge bouc émissaire ? L’affaire syrienne est tombée à pic pour Holcim, qui rêvait d’écarter les poids lourds de l’entité française. Le procès des « accusés » contribuera à discréditer l’image du capitalisme français. Et à livrer un peu plus ses fleurons à la merci du racket d’Etat made in America. Mais cela n’émeut aucune organisation « militante » et Bercy est aux abonnés absents.

4/07/2018 - Toute reproduction interdite


Un logo est visible dans une usine de production de béton Lafarge à Pantin, près de Paris, le 7 avril 2014.
De Meriadec Raffray