Partie 2 :

Halal : le « cheval de Troie » de l'islam radical

Un proche d’Emmanuel Macron veut encadrer l’économie du halal en France pour financer l’islam de France, et notamment la formation des imams. Derrière ce projet se dessine toutefois l’idéologie de l’organisation islamiste des Frères musulmans, qui veut profiter de ce marché prometteur et en faire un instrument politique.

Enquête de Yannick Lefront et Francis Mateo.

Depuis 2016, Emmanuel Macron réfléchit à mieux réglementer le marché du halal. Un projet poursuivant plusieurs objectifs : satisfaire tout le monde (en même temps), et surtout récupérer de l’argent pour financer la formation des imams. Encore le retour de cette arlésienne (lire « La vérité dévoilée sur le business du Halal en France – Partie 1 ») …

Pour réaliser ce projet, le président de la République compte s’appuyer sur Hakim El Karoui. Ce brillant essayiste est notamment l’un des auteurs de rapports pour l’Institut Montaigne sur la pratique de l’islam en France. Régulièrement invité sur les plateaux de télévision, studios de radio, et dans les colonnes des journaux, ce quasi-quinqua avance une image rassurante et calme.

Issu d’une famille mixte avec des parents protestants et musulmans, il a pris conscience de l’importance de la question religieuse après les attentats de janvier 2015.

Dans son rapport publié en 2016 pour l’Institut Montaigne, il est focalisé sur le danger potentiel des salafistes, réfutant par là même l'influence de l’organisation islamiste des Frères musulmans en France, pourtant tout aussi dangereuse selon la majeure partie des spécialistes de la question. L’organisation islamiste des Frères Musulmans - créée en 1928 en Égypte par Hassan al Banna - grand-père de Tariq Ramadan - est considérée par de nombreux spécialistes comme la matrice du Jihadisme contemporain. Ben Laden a été par exemple formé par feu Abdallah Azzam, figure incontournable de l’organisation.

Hakim El Karoui crée dans la foulée l’AMIF (Association musulmane pour l'Islam de France), une structure bicéphale. Son objectif : offrir une meilleure image de la religion musulmane en France.

Quelles que soient les intentions d’Hakim El Karoui, les disciples de Yousef Al-Qaradawi - lequel lança des fatwas pour exhorter à tuer juifs et homosexuels – ou de Hassan el-Banna – le fondateur de l’organisation islamiste des Frères musulmans - ne veulent pas se priver de cette belle opportunité pour imposer leur vision rigoriste du halal en France.

L'Association Musulmane pour l’Islam de France (AMIF) : un instrument politique au service des Frères musulmans ?

D'où les soupçons de ceux qui perçoivent l'AMIF comme le « cheval de Troie » de l'islamisme et des Frères musulmans en France, même si rien n'indique une affiliation frériste d’Hakim El Karoui. Il avait qualifié de « grotesque » la question des sénateurs à ce sujet, durant la commission parlementaire sur l’Islam radical et les moyens de la combattre. L'essayiste est d’ailleurs plutôt méprisé par une partie des fréristes, voire considéré comme « l'idiot utile » qui leur permettra d'accéder à une représentation nationale.

L'AMIF est divisée en deux branches, avec d'abord un « chapitre culturel » (loi 1901) présidé par Hakim El Karoui, ayant notamment pour fonction la régulation du halal (mais aussi du pèlerinage à La Mecque) et la collecte des fonds sur ces activités. Le deuxième volet de l'association concerne l'aspect cultuel (loi 1905), dont la formation et la rémunération des imams et la gestion des mosquées. Par la mise en place d'une taxe, l’AMIF 1901 pourrait donc capter une bonne partie de l’argent de la certification du halal (qui représenterait un chiffre d'affaires d'environ 7 mds € en France), pendant que l’AMIF 1905 imposerait une norme halal rigoriste et extensive, avec la bénédiction de l’État laïque.

Hakim El Karoui, l'homme-clé du président, proche d’ « ex Frères Musulmans »

Hakim El Karoui est donc l'homme-clé du dispositif, par sa proximité avec le président de la République d'abord, mais aussi par son réseau d'influence (notamment à travers l'institut Montaigne). C'est celui qui donne en quelque sorte sa « respectabilité » à l'AMIF, mais c’est également lui qui a choisi des hommes de confiance controversés pour l'accompagner dans ce combat. Le premier n'est autre que Tareq Oubrou, président du volet cultuel de l'AMIF, proche de l’idéologie des Frères musulmans.

Derrière un discours public en apparence républicain et pacificateur, Tareq Oubrou promeut lui aussi le concept de « charia de minorité » (il en a même fait un livre). Après avoir occupé de hautes fonctions à l'UOIF, il se dit aujourd'hui en rupture avec la confrérie. Ce que récuse le spécialiste Mohamed Louizi : « Tareq Oubrou considère la vérité comme un danger. « Le pire qui nous guette – dit-il – n’est peut-être pas le mensonge simple, ni même celui de la diplomatie, voué à confondre l’adversaire, mais un certain dire vrai » (2).

Vice-président du chapitre cultuel de l'Association Musulmane pour l'Islam de France, l'imam Mohamed Bajrafil est lui aussi un adepte du double discours (promotion du voilement des petites filles tout en laissant une liberté de choix théorique aux femmes, par exemple). L'auteur de L’Islam de France, l’an I soutient qu'il n'est pas Frère musulman mais fait l'éloge de « La jurisprudence des minorités » de Youssef Al Qaradawi, ce dernier encourageant et justifiant le terrorisme.

Son coreligionnaire Hosni Maati assume pour sa part la vice-présidence du volet culturel de l'AMIF. Avocat militant de la « lutte contre les discriminations », Hosni Maati a défendu notamment la CRI (Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie, dirigée par Abdelaziz Chaambi qui a été fiché S pour radicalisation), et l’association Les Indivisibles fondée par Rockaya Diallo. C'est par ailleurs un proche de Houria Bouteldja (dirigeante du Parti des Indigènes de la République) et du CCIF (Collectif Contre l’Islamophobie en France). Se trouvent aussi, parmi la trentaine de membres de l’AMIF, Abdelghani Benali, enseignant en sciences islamiques à l’IESH de Paris Saint-Denis, organisme de formation des frères musulmans de l’ex UOIF, et Farid Abdlekrim, ancien président des Jeunes musulmans de France, section jeunesse de l’ex-Uoif. Sans oublier Abdelhaq Nabaoui, ancien délégué de l’UOIF pour la région Grand est, et président du conseil régional du culte musulman en Alsace. Ce dernier est en conflit ouvert avec le conseil français du culte musulman depuis qu’il a rejoint l’AMIF. Point d’orgue de cet antagonisme : le 29 mai 2019. Ce jour-là, comme le raconte Rue89 Strasbourg, Nabaoui reçoit le ministre de l’Intérieur et des Cultes pour le repas de rupture du jeûne. Christophe Castaner avait snobé le dîner officiel du CFCM pour se rendre à Strasbourg. Attablé à ses côtés, Hakim El Karoui… Un pied de nez qui vaut de longs discours. Même s'il cultive une image lisse comme une boule de billard, Hakim El Karoui s'est donc entouré à l'AMIF d'une équipe dont l'idéologie tend clairement vers une vision radicale de l'islam. Une équipe qu'il a lui-même choisie.

Victimisation, judiciarisation et propos douteux

Dans ce compagnonnage, Hakim El Karoui partage par ailleurs sans équivoque un discours victimaire - qui est aussi l'une des principales caractéristiques de la stratégie des Frères musulmans - en soutenant que la France serait un pays raciste.

Selon le président de l'AMIF, le modèle français d'assimilation « est un modèle d'oppression de la majorité sur la minorité » dont il résulterait « une immense xénophobie qu'on voit dans le niveau des discriminations, qui est extrêmement élevé » (3). Avec un tel préliminaire, toute tentative de critique concernant une vision rigoriste du halal se transforme rapidement en « islamophobie », y compris celles émanant des défenseurs du bien-être animal !

Les associations animalistes militent en effet pour un étourdissement des bêtes avant abattage (par électronarcose ou étourdissement) pour leur éviter une ultime douleur.

Un procédé incompatible avec la vision rigoriste du halal, conforme aux critères des Frères musulmans que défendent les organismes certificateurs AVS et Achahada.

Ainsi, la lutte contre l'étourdissement souhaité par les défenseurs du bien-être animal s'organise. Le consultant Abderrahmane Bouzid soutient ainsi que « l'abattage rituel n'a pas à se soumettre à ces règles, et aucune personne, aucun État ne peut demander cela sans enfreindre une loi constitutionnelle fondamentale française et européenne » (La directive européenne 93/119 du 22 décembre 1993 impose l'étourdissement préalable avant l'abattage, sauf en ce qui concerne l'abattage rituel). Pourtant, une récente décision de la Cour de Justice Européenne vient de donner raison aux associations animalistes et aux autorités flamandes, imposant légalement l'étourdissement à tout abattage depuis 2017. Le CJUE s'appuie sur le règlement 1099/2009 du Conseil Européen pour motiver sa décision.

Lotfi Bel Hadj, auteur très militant de « La bible du halal », y voit une concession à cette « frange populiste du Vieux Continent (qui) surfe sur deux vagues : celle de l'islamophobie et celle de la souffrance animale ».

L'auteur de la Bible du Halal va plus loin dans ce syllogisme douteux : « Le halal permet in fine à la « bête immonde » de véhiculer des valeurs islamophobes dans toute l'Europe ». Avant de conclure : « il est primordial que l'Europe respecte la Déclaration universelle des droits de l'homme, celle-là même qui indique que toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion, ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction seule ou en commun, tant en public qu'en privé, par l'enseignement, les pratiques, le culte, et l'accomplissement des rites ».

Un attachement aux droits de l'Homme à géométrie variable, puisque c'est au nom de ces mêmes convictions religieuses que certaines associations musulmanes intégristes ont rejeté la « Charte des principes de l'islam de France » du CFCM, plutôt que de reconnaître le droit à l'apostasie. La contradiction est toujours un risque pour les pratiquants du double discours.

(1) Commission du Sénat du 9 mars 2016 sous la présidence de Corinne Féret

(2) Lire « Tareq Oubrou, l’escobar de l’islamisme » (http://mlouizi.unblog.fr/2019/07/14/tareq-oubrou-lescobar-de-lislamisme/comment-page-1/)

(3) Sur France Culture le 10 janvier 2018

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Un visiteur marche près d'un panneau annonçant un hamburger halal au salon Halal à Paris, qui présente des produits alimentaires préparés selon les lois diététiques islamiques, le 30 mars 2010.
© Regis Duvignau/Reuters
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