Partie 1 :

L'invention politique du halal

Vieux serpent de mer dans les débats politiques français, le halal aiguise les appétits économiques et politiques. D'abord en raison d'un volume d'affaires sans cesse croissant, mais aussi parce que le halal est un moyen, pour les partisans d'un islam radical, d'affirmer leur idéologie.

Enquête de Yannick Lefront et Francis Mateo.

 

En se plongeant dans l’histoire du halal, force est de constater que ses contours sont très flous. Le halal (licite) peut d’abord se définir par son opposition au haram (illicite). Le Coran mentionne à plusieurs reprises le terme halal : « De ce qui existe sur Terre, mangez le licite (halal-an) et le pur » (Sourate 2, verset 168) ; ou « Et mangez de ce qu’Allah vous a attribué de licite (halal-an) et de bon… » (Sourate 5, verset 88). Le passage semblant être le plus précis se trouve à la sourate « Le festin 5, 3 » : « Sont interdits pour vous les animaux qui meurent d'eux-mêmes, le sang, la viande de porc et les animaux dédiés à d'autres qu'Allah. Celles qui ont été étranglées, frappées avec un objet, tombées d'une hauteur, encornées, attaquées par un animal sauvage (…) ; ce qui a été immolé aux autels des idoles ; tout cela vous est défendu. Interdit aussi est le partage de la viande en consultant des flèches, car ceci est une impiété. » Pendant des siècles, ces seules consignes étaient suffisantes pour définir la nourriture halal. Ce qui explique certaines variantes, à la marge, dans la pratique du sacrifice halal. C’est dans ce sens que l’empire Britannique, à la fin des années vingt, a rédigé un premier encadrement légal de l’abattage rituel. En France, ce n’est qu’en 1964 qu’une dérogation pour pratiquer un égorgement rituel a été transcrite dans le droit.

Toutefois, avec le développement de la mondialisation, la volonté de trouver une norme universelle commence à germer. Première raison : la demande de viande dans les pays du Golfe grimpe aussi vite que les cours du pétrole. Le marché du halal s’est développé autour des exportations vers les pays musulmans. Le rapport de confiance était la règle, donc l’idée d’une norme stricte et rédigée n’était pas à l’ordre du jour.

Imposer une interprétation de l’Islam

Quand Rouhollah Khomeiny prend le pouvoir en Iran à la fin des années soixante-dix, la donne change. Son rêve : rendre l’Iran indépendant, notamment sur le plan alimentaire. Il tente de développer des élevages, mais sans grands résultats. C’est pourquoi il se rapproche des grands pays d’élevage d’ovins comme l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Avec une particularité : l’Iran veut envoyer des émissaires pour vérifier les conditions d’abattage. Cette activité de certification s’avère très lucrative pour les associations musulmanes sur place.

Les luttes d’influence entre les courants de l’Islam stimulent aussi l'intérêt envers ce marché prometteur, avec 1,4 milliard de consommateurs potentiels. D'autant que, au-delà de l’argent qu’il génère, le halal devient l’occasion d’imposer une interprétation de l’Islam. La Malaisie s’associe avec Nestlé, plus gros producteurs de produits halals, pour rédiger un cahier des charges précis en 1997. Et quelques années après, l'Indonésie crée aussi son label, plus strict encore. Autre concurrent : les Émirats Arabes Unis qui cherchent également à accroître leur sphère d’influence et commencent à vouloir associer le halal à tout l’univers de vie des musulmans comme les finances, le tourisme, la mode, les médias, les loisirs, la pharmacie, ou encore la cosmétique. Ils ont d’ailleurs créé le Global islamic economic indicator pour analyser et tenter d’orienter le marché mondial du halal. Autres acteurs entrés dans cette course à la certification : l’Arabie saoudite et le turc Recep Tayyip Erdoğan. Avec la certification Saudi Food and Drug Authority (SFDA) ils diffusent leur propre liste d’agences de certification pour permettre les exportations vers l’Arabie saoudite. La SFDA a d’ailleurs deux agences en France : Mantes-la-Jolie et Évry-Courcouronnes. Le credo turc et saoudien est simple : le halal ne peut pas être normé et pratiqué par des non musulmans, mais il doit être authentiquement islamique.

De la religion à la politique

Ce message en France s’entend complètement et s’inscrit dans la continuité de la loi de 1905 : le halal est avant tout une norme religieuse, et l’État n’a pas à intervenir dans ce domaine. Toutefois, pour répondre à la demande croissante des consommateurs musulmans, l’industrialisation de l’abattage est devenue inévitable pour les industriels, comme l'explique l'anthropologue Florence Bergeaud-Blackler, chercheuse au CNRS et spécialiste du halal (1) : « L'abattage halal est une affaire compliquée. Ce rituel industriel a été inventé à la fin des années 1970. C'est un protocole industriel qui n'a rien à voir avec la manière d'abattre traditionnelle et qui a été vendu comme bon ou licite pour les musulmans ».

Or les industriels ont besoin de normes pour être sûrs de satisfaire la demande et surtout ne pas subir de critiques.

Les responsables politiques français y voient aussi l’occasion de combattre les intégristes. Cette norme, pour exister, a besoin de certification délivrée par des partenaires officiels. L’État pourrait alors prélever un pourcentage sur ces activités.

Cette manne servirait pour la formation des imams notamment. Quitte à prendre le risque de s’introduire dans la pratique religieuse !

Une jurisprudence existe cependant, puisque cette technique est déjà utilisée par le Consistoire juif, avec les produits casher. Charles Pasqua, en 1995, est le premier à vouloir mettre en place ce projet. Régulièrement, ce serpent de mer politique réapparaît dans les débats, avec Jean-Pierre Chevènement, Nicolas Sarkozy, ou encore Manuel Valls. Jusqu'à Emmanuel Macron aujourd’hui.

Soumission aux Frères musulmans

À défaut de pouvoir prélever une sorte de « taxe halal », l’État a autorisé trois mosquées, Lyon, Évry, et Paris, à délivrer des cartes de certificateurs. Mais rien n’interdit d’exercer l’activité de sacrificateur rituel dans les abattoirs sans avoir le certificat de ces trois mosquées.

C’est notamment le cas pour AVS « À votre service », ou Achahada qui obtiennent les meilleures faveurs des musulmans les plus rigoristes. Ces deux certificateurs sont d'ailleurs les rares qui trouvent grâce aux yeux de Lotfi Bel Hadj, auteur de la Bible du Halal, car leurs règles d'abattage sont « conformes avec les appréciations des Frères musulmans ». Lotfi Bel Hadj y ajoute European Halal Services, organisme de labellisation créé en 2007 à l'initiative de l'UOIF (placée sur la liste des organisations terroristes des EAU), également en phase avec l'organisation islamiste des Frères musulmans. Cette vision fondamentaliste du halal est aussi celle de Abderrahmane Bouzid. Ce dernier fut un temps le « Monsieur Halal » du groupe Casino, avant de rompre sa collaboration car l'enseigne ne se pliait pas suffisamment à ses exigences. Ce consultant estime que « dans les textes coraniques, la nourriture ne doit pas seulement être halal, elle doit être Tayeb, c'est-à-dire bonne au sens qualitatif ». Outre l'application stricte des règles d'abattage (excluant notamment l'étourdissement des bêtes pour diminuer leur souffrance), cette vision exclut aussi l'utilisation des machines à broyer, très répandue dans les abattoirs halal, mais qui a pour caractéristique de mélanger des cartilages osseux à la chair. Cette viande est de moins bonne qualité, et ne serait donc plus « tayeb ». Ces parangons d'un halal « coraniquement pur » ne se contentent pas de pointer les bons élèves parmi les certificateurs, ils cherchent aussi à discréditer les autres acteurs du marché en visant directement les mosquées de Lyon, Évry et surtout la grande mosquée de Paris. Des mosquées qui ont le défaut d'avoir une conception plus souple des règles du halal, selon les proches de la confrérie islamiste, comme Lotfi Bel Hadj : « Les musulmans pensent, en tout cas perçoivent ces mosquées accréditées comme des mosquées d'État de la République, à la solde d'un « Islam de France » alors que les musulmans considèrent l'islam comme un et indivisible malgré les différences d'interprétation sur certains sujets ». Un point de vue qui rejoint le combat de l'association de sensibilisation et d'information de défense du consommateur musulman (ASIDCOM), qui s'était fermement opposée au projet de norme du halal lancée par le Centre Européen de normalisation (CEN) sur avis du CFCM. Un épisode qui a laissé un goût amer à Florence Bergeaud-Blackler. « Pour essayer de mettre de l'ordre, les Européens ont bien tenté de définir un standard halal européen, et cela en dépit de l'article 9 de la Convention européenne des droits de l'homme, qui impose aux États la neutralité religieuse. Le très officiel Comité européen de normalisation (CEN) a travaillé pendant plus de cinq ans pour tenter de mettre au point une norme halal européenne. (…) Devant le refus des comités nationaux, pour des motifs purement réglementaires, d'incorporer dans la norme la référence au Coran et la Sunna, les islamistes se sont réunis à Istanbul en 2015 pour constituer une opposition internationale et établir une norme de type ummique, c'est-à-dire pour et par les musulmans. Tel est le funeste résultat de cette initiative antidémocratique du CEN : il a favorisé une entente internationale contre lui au profit des islamistes. » On y reconnaît la stratégie de la « charia de minorité » développée par le théologien et prédicateur intégriste des Frères musulmans et adepte des fatwas antisémites et homophobes Yousef Al-Qaradawi, qui affirme qu'il faut savoir s'adapter à la modernité, mais sans jamais remettre en question les textes sacrés.

Stratégie de déstabilisation : quand les intégristes se défoulent

Ce débat autour du halal et de l’intervention de non musulmans ne s’arrête cependant pas au simple domaine religieux. La preuve avec Isla Délice. Précurseur dans la commercialisation de produits halal pour la grande distribution, la marque est aujourd’hui leader sur ce marché. Créée dans les années quatre-vingt-dix par Jean-Daniel Hertzog, Isla Delice s’associe avec AVS pour la certification. 20 ans de collaboration qui vont s’arrêter net quand, pour abattre la volaille, AVS refuse de les étourdir avant de les sacrifier. « Pour les industriels, cette histoire de certification est devenue doublement gênante : outre la question du bien-être animal, un abattage trop exigeant prend du temps et ralentit les cadences de production », décrypte Frédéric Freund, de l'Œuvre d'assistance aux bêtes d'abattoirs » (L’Express 12 juin 2018). Isla Delice se coupe ainsi de tout le réseau de distribution d’AVS, soit des 162 boucheries référencées sur son site internet. Mais surtout de l’image d’AVS : pouvant rassurer à la fois les consommateurs musulmans modérés comme les plus rigoristes. L’entreprise Isla Delice s’associe en 2012 avec la mosquée de Lyon pour sa certification. Finalement, l’entreprise conserve sa place de leader.

Ces débats autour du faux et du vrai halal, dicté par une vision rigoriste des textes, peuvent coûter très cher. Face à l’impossibilité d’encadrer réglementairement cette notion, les intégristes se défoulent sur les réseaux sociaux, quitte à déstabiliser des grands groupes industriels. L'entreprise Doux, un des pionniers du poulet halal et fleuron européen de la volaille en est l’exemple.

Accusée de faire du « faux halal » par la rumeur, l’entreprise a été fortement fragilisée. La Ligue islamique mondiale (qui, avec l’ex-Union des organisations islamiques de France (2), est à l’origine de la création d’AVS), lui a ordonné de changer de certificateur. Le groupe a tellement souffert qu’une partie de son capital a été rachetée par une entreprise saoudienne, et enfin elle a fait faillite. L'entrepreneur saoudien, sous le nom de France Poultry, a racheté la maison mère. Florence Bergeaud-Blackler s’en est d’ailleurs inquiété devant les sénateurs : « on peut imaginer que des scénarios de déstabilisation, des complicités entre groupes islamistes et États se multiplient pour faire baisser par exemple les prix d'acquisition des entreprises en difficulté, ce qui pourrait mettre au chômage toute une région ». Aujourd'hui, la guerre du halal est bien engagée...

Découvrez la suite de cette enquête ici.

(1) Audition a Sénat du 21 janvier 2021 dans le cadre de la commission « Combattre la radicalisation islamiste »

(2) L’ex UOIF a été placée sur la liste des organisations terroristes des Émirats arabes Unies. En France, elle s’est rebaptisée association « Musulmans de France ».

11/05/2021 - Toute reproduction interdite


Un panneau indiquant des aliments halal est visible au salon Halal qui présente des produits alimentaires préparés selon les lois diététiques islamiques, à Paris, le 30 mars 2010.
© Regis Duvignau/Reuters
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