Culture | 23 juin 2020

La véritable histoire de L’Ile mystérieuse

De Stéphanie Cabanne
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Série : Des pirates aux chasseurs de trésors, en passant par l'histoire secrète des grandes œuvres artistiques, Stéphanie Cabane nous livre chaque vendredi des récits extraordinaires.

Le naufrage du Grafton au large de la Nouvelle-Zélande, le 3 janvier 1864, s’est installé dans notre mémoire collective à travers deux récits : le témoignage d’un des rescapés, François Raynal, et le célèbre roman qu’il a inspiré à Jules Verne, L’Île mystérieuse.

 

Le Grafton était une goélette qui sillonnait régulièrement le Pacifique au sud-est de l’Australie, pour des expéditions en quête de filons d’or. En janvier 1864, il rentrait d’un de ces périples avec à son bord cinq hommes, partis chercher des mines d’étain aurifère et des phoques dans l’île de Campbell, au sud de la Nouvelle-Zélande. Ils revenaient déçus, n’ayant découvert aucune mine ; quant aux phoques, ils étaient en quantité insuffisante pour mettre en place une exploitation.

Le gros temps, habituel dans les Cinquantièmes Hurlants, malmena le navire pendant plusieurs jours. Pour se protéger des assauts des vents violents et de la mer déchaînée, l’équipage jeta l’ancre dans un fjord des îles Auckland. Mais la tempête finit par tout emporter et dans la nuit du 2 au 3 janvier, drossa le navire contre des rochers. Les cinq hommes gagnèrent à la nage une des îles de l’archipel, inhabitée, inhospitalière, froide et ventée.

Leur survie allait prendre un tour exceptionnel grâce à la personnalité de leur capitaine, le Français François Raynal, un aventurier ayant sillonné le Pacifique pendant onze ans espérant faire fortune. Face à son équipage cosmopolite - un Américain, un Anglais, un Norvégien et un Portugais - il déploya des trésors d’ingéniosité. Après avoir construit un abri solide, capable de résister aux pluies et aux ouragans, il leur apprit à fabriquer du ciment avec des coquillages, ainsi que du savon, des bottes et des vêtements en tannant des peaux de phoques.

 

Surtout, Raynal eut l’intuition que leur devenir dépendait tout autant de leur entente et de leur solidarité. Les chances d’être secourus en plein Pacifique étaient faibles. Le temps jusqu’au départ sur l’embarcation qu’ils construisaient risquait d’être long. Son autorité de capitaine, évidente à bord du Grafton, commençait à s’effriter.

Il s’employa donc à faire du petit groupe une société « civilisée » : il proposa à ses compagnons d’élaborer une Constitution dont ils écrivirent ensemble les six articles. Manuscrite sur la Bible du capitaine, elle était lue à voix haute chaque dimanche matin, avant les prières. Jamais remis en cause, cette entité morale et le rituel qui l’accompagnait assurèrent la cohésion du groupe pendant les vingt mois passés sur l’île.

Le récit de cette incroyable aventure fut publié par Raynal à son retour en France, en 1869. Les Naufragés des Auckland combla l’appétit des lecteurs en attente d’exotisme. S’y ajouta un épisode surprenant : Raynal découvrit alors qu’un autre naufrage avait eu lieu sur l’île quatre mois après celui du Grafton. Dix-neuf hommes, rescapés d’un trois-mâts écossais, l’Invercauld, avaient séjourné sur l’île en même temps qu’eux. Avant d’être recueillis par un brick espagnol qui les ramena à Valparaiseau, les naufragés de l’Invercauld s’étaient séparés et n’avaient fait preuve d’aucune solidarité les uns envers les autres. Après un an sur l’île, ils n’étaient plus que trois survivants.

Témoignage du courage et de la dignité d’un petit groupe d’individus face à l’adversité, le récit de Raynal fut récompensé par l’Académie française pour ses qualités littéraires. Il figura bientôt parmi les livres offerts aux distributions de prix, fut traduit dans plusieurs langues et maintes fois réédité.

Il ne pouvait qu’attirer l’attention de Jules Verne qui, tout juste auréolé du succès de Vingt Mille Lieues sous les mers, cherchait à écrire une robinsonnade. Le modèle du genre, l’ouvrage de Daniel Defoe, avait enchanté sa jeunesse et il mesurait chaque jour le succès du Robinson suisse de Johann Wyss. « Je rêve à un Robinson magnifique, écrivit-il à son éditeur Jules Hetzel, je pense énormément à cette nouvelle machine et je prends des notes ». Après le refus de son premier manuscrit, l’Oncle Robinson, il revint trois ans plus tard avec l’Ile mystérieuse.

Comme dans Vingt Mille Lieues sous les mers dont elle constitue la suite, l’Ile mystérieuse conduit le lecteur aux confins du monde connu, entre terres volcaniques et profondeurs sous-marines. Les cinq personnages font preuve d’une adresse exceptionnelle pour survivre, sentent autour d’eux une présence inexplicable qui installe et entretient le mystère. La rencontre avec le capitaine Nemo, retranché au fond d’une grotte sous-marine, achève leur parcours initiatique. De la fortune qu’il leur lègue en mourant, ils feront une colonie en Amérique où règneront le bonheur et le travail.

Ce roman que Verne a mis des années à écrire aborde quelques idées qui lui sont chères, comme la dénonciation de l’esclavage et la condamnation du culte de l’argent. Il témoigne surtout de son aspiration à l’indépendance. Amoureux de la mer, il la considérait comme l’ultime refuge et écrivait à Hetzel : « Monsieur, vivez au sein des mers, là seulement est l’indépendance, là je ne connais pas de maître, là je suis libre ».

 

24/06/2020 - Toute reproduction interdite

 

 


François Edouard Raynal
BNF/Wikimedia Commons
De Stéphanie Cabanne

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