Culture | 31 janvier 2021

La Vénus d’Arles : le retour de l’Arlésienne ?

De Stéphanie Cabanne
5 min

Depuis bientôt trois ans, les édiles arlésiens souhaitent voir la célèbre Vénus d’Arles revenir « sur ses terres natales ». Après avoir interpellé les ministres de la Culture Francoise Nyssen et Franck Riester, ils se sont adressés à Roselyne Bachelot pour lui proposer une mise en dépôt de l’œuvre. Sur cette question délicate, ni la ministre ni le musée du Louvre ne se sont exprimés, alors qu’une entrevue doit avoir lieu entre Patrick de Carolis, l’actuel maire d’Arles, et Jean-Luc Martinez, le directeur du musée parisien.

   Par Stéphanie Cabanne.

 

Il s’agit sans doute d’une œuvre majeure : un marbre grandeur nature constitué d’un seul bloc, représentant une jeune déesse à demi-nue, la tête penchée vers la gauche, les cheveux délicatement retenus en chignon. Son expression sage, sa poitrine menue et le fluide drapé de son manteau sur ses jambes la rattachent à la grande tradition des divinités sculptées en Grèce au IVe siècle av. J.-C. Elle fut dès sa découverte attribuée au célèbre sculpteur athénien Praxitèle qui fut le premier à oser représenter Aphrodite (Vénus pour les Romains) entièrement nue. La Vénus d’Arles, dénudée sur la moitié du corps, constituerait un premier pas vers la nudité complète. Elle n’en serait non pas l’exemple original - appelé Vénus de Thespies - mais une réplique romaine du Ier siècle av. J.- C.

Son histoire fut mouvementée et elle conserve une part de mystère !

Exhumée en 1651 parmi des vestiges du théâtre romain de la ville d’Arles, elle était en trois morceaux et dépourvue de bras. Ces derniers ne furent jamais retrouvés malgré les nombreuses fouilles entreprises ensuite. « Restaurée », la statue fut exposée dans la Tour de l’Horloge de la cité. On venait de toute l’Europe pour l’admirer. Du côté des érudits, le débat faisait rage pour déterminer s’il s’agissait de l’altière et chaste Diane ou de la voluptueuse Vénus.

Alerté par la réputation de celle qui était devenue « l’antique » par excellence, Louis XIV manifesta le désir de l’acquérir. La ville d’Arles lui en fit cadeau en espérant en retour des faveurs qu’elle n’obtint jamais.

Selon l’usage qui voulait alors qu’une statue soit complète, le Vénus d’Arles fut confiée au sculpteur Girardon. Il la dota de bras en marbre de Carrare et, convaincu qu’il s’agissait de la déesse de l’Amour et de la beauté, il plaça dans ses mains un miroir dans lequel elle se contemple, et la pomme de la Discorde offerte à la déesse par Pâris, celle-là même qui déclencha la guerre de Troie.

La sculpture fut exposée dans la galerie des Glaces de Versailles où elle demeura jusqu’en 1797, année de son transfert au Louvre. Légèrement nettoyée en 2010, elle s’y trouve exposée non loin de la Vénus de Milo.

Arles, « nouvelle Athènes », le mirage identitaire

À la manière de l’Arlésienne qu’elle inspira à Alphonse Daudet en 1869, la Vénus d’Arles est devenue en Provence celle que l’on attend mais que l’on ne voit jamais. En dépit de son absence, elle figure parmi les emblèmes célèbres de l’ancienne colonie romaine aux côtés des arènes, des thermes de Constantin et du portrait de Jules César.

Et très tôt, au sein des hommages rendus par les hommes de lettres - comme Alexandre Dumas dans le Comte de Monte Christo - se cristallisa l’idée d’un lien généalogique entre la sculpture d’ascendance grecque et la population locale. La beauté des jeunes filles d'Arles découlerait en droite ligne du type méditerranéen de leur « aïeule » dont elles partageraient le « sang » et la « race ». Jules Canonge, poète du groupe des Félibriges aux côtés de Frédéric Mistral, écrivait même en 1841 que les femmes d’Arles sont « en quelque sorte les Athéniennes de la Provence ».

Loin d’être le seul fait de quelques amateurs d’art ou d’artistes contemporains, cette forte identification a pris la forme d’une revendication identitaire. Plusieurs articles du journal La Provence ont rapporté les derniers mois que la députée LREM des Bouches-du-Rhône Monica Michel entendait prendre au mot la ministre Roselyne Bachelot quand celle-ci prône « le rééquilibrage des politiques de circulation des œuvres d’art au profit des régions ». La province contre Paris, l’identité régionale contre le jacobinisme du musée national : un « retour » de la Vénus d’Arles ferait plaisir aux électeurs et constituerait une plus-value touristique.

Il est arrivé que quelques œuvres soient restituées par le Louvre à leur lieu d'origine, comme les pièces du jubé de la cathédrale de Bourges en 1994 ou trois têtes sculptées du cloître de Notre-Dame-en-Vaux à Châlons-en-Champagne. Il s'agissait dans les deux cas de sculptures qui avaient été "prélevées" par le Louvre et qui ont pu par la suite prendre place au sein d'ensembles cohérents reconstitués grâce à des travaux archéologiques. La Vénus d'Arles, elle, a bel et bien été offerte à Louis XIV et sa présence au sein des collections nationales depuis le XVIIe siècle empêche d'envisager qu'elle en sorte. A moins d’une volonté de vider les musées de leurs collections - ce qui n'est pas envisageable -  son "dépôt de longue durée" à Arles constituerait un dangereux précédent.

 

28/01/2021 - Toute reproduction interdite.

 

 


Portrait d'une jeune Arlésienne lors d'un défilés de gardians
JPCamargue /Pixabay
De Stéphanie Cabanne

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