Interviews | 1 juin 2021
2021-6-1

La toxicité au travail, un mal-être grandissant dans les entreprises ?

De Fild Fildmedia
4 min

Séverine Halopeau est fondatrice du cabinet Humaine, spécialisé dans l’analyse des questions liées à la toxicité et l’inclusion au travail. Elle signe ‘‘Comprendre ce qui est toxique au travail’’ (éd. Humaine, 2021), un ouvrage qui a pour objectif d’alerter sur les dangers d’un mauvais management et ses conséquences sur l’ambiance au sein des entreprises.

Entretien conduit par Alixan Lavorel

Fild : Comment décrieriez-vous la toxicité au travail ?

Séverine Halopeau : Au départ, c’est une mesure de biochimie utilisée pour essayer de comprendre à quel point un élément est nocif à son environnement. Depuis une vingtaine d’années, ce terme est de plus en plus utilisé en sciences humaines et sociales pour mesurer le dysfonctionnement de l’ambiance au travail. La toxicité au travail peut se manifester de plusieurs manières : via le harcèlement, un problème de leadership avec un chef tyrannique, des non-dits ou des critiques provoquant des relations malsaines entre collègues. Un sentiment de gêne se développe chez chaque individu de manière différente, en réaction à une menace. Ces émotions négatives vont s’accumuler et forcément impacter l’entourage, créant un effet boule de neige.

Fild : Ce problème touche-t-il en particulier les Français ?

Séverine Halopeau : Il y a des différences culturelles. Notamment entre les pays scandinaves et la France. Dans les premiers, il y a une vraie culture de la bienveillance et moins de soucis de leaderships toxiques pointés du doigt dans l’Hexagone. Même si ce problème de toxicité existe là-bas, la vraie différence est que l’on en parle facilement et on moins peur de traiter ces problèmes en profondeur. En France, je constate que l’on préfère fermer les yeux par peur des conséquences que pourraient avoir ces discussions. D’autres pays sont concernés. Aux États-Unis par exemple, on va beaucoup être dans l’apparence et dans l’amélioration de la « marque employeur ». C’est-à-dire que l’on s’attache à la réputation de l'entreprise en disant que l’on supporte le management bienveillant. C’est en réalité un peu une façade, de la communication.

Fild : Le livre est composé de onze histoires racontées sous la forme de témoignages. Pouvez-vous nous en dire plus ?

Séverine Halopeau : Ce sont des histoires fictives qui regroupent plusieurs profils de personnes et que j’ai écrites à la suite de vrais témoignages. On va retrouver des personnages dans des secteurs aussi variés que la police nationale, les ressources humaines, le monde du spectacle et de la recherche, la restauration, etc. L’objectif est de montrer que c’est un sujet qui peut toucher tout le monde et tous les statuts hiérarchiques. On retrouve aussi bien de la toxicité chez les stagiaires que chez les seniors dans une entreprise. Ce n’est pas toujours évident comme démarche et j’ai essayé de rendre ce livre le plus ludique possible. Romancer ces histoires permet de ne pas effrayer le lecteur et de l’interroger sur un sujet qui fait mal, voire qui fait peur. Je voulais l’impliquer en le faisant devenir acteur des situations qu’il rencontre, en immersion totale. C’est pour ça qu’à chaque fin de chapitre, je lui demande de prendre du recul et de se poser une question : « Qu’est-ce qui pourrait être toxique dans ce que vous avez lu ? ».

Fild : Ce phénomène de toxicité en milieu professionnel s’est-il accentué avec le télétravail ?

Séverine Halopeau : Je constate qu’il y a de plus en plus de personnes qui s’intéressent à cette thématique depuis un an avec le début de la crise sanitaire. De nouvelles études montrent clairement que le confinement et le télétravail ont pu amener de nouvelles formes de situations toxiques au travail. Avec notamment beaucoup d’incivilités numériques. Il y a de moins en moins d’interactions directes et sociales entre les personnes d’une entreprise, donc les possibilités d’être plus clair dans la communication sont rares. Au final, des personnes vont très mal percevoir le fait de recevoir un mail à minuit qui ne leur dit même pas merci ou qui met le chef en copie. Est-ce que ce sont réellement les confinements et le télétravail qui ont amené ça ? Je pense qu’ils ont seulement exacerbé des méthodes de management qui étaient mauvaises au départ.

Fild : Quelles solutions faudrait-il apporter pour contrer ces techniques de management toxiques ?

Séverine Halopeau : Le fait de savoir que ça existe et d’identifier le problème, est déjà très important. C’est une manière de prévenir les risques de toxicité et de lutter contre eux. Il y a un vrai intérêt à réfléchir à ce problème et à s’y investir davantage. Cela ne touche pas uniquement les managers. Les collaborateurs et les employés ont tout intérêt à y être sensibilisés. Cette tendance à vouloir étiqueter tout le monde comme toxique, c’est une aussi une façon de se déresponsabiliser du problème. Il est toujours plus facile de dire ‘‘Mon chef est toxique, il ne me respecte pas’’ plutôt que de réellement réfléchir et de se demander ‘‘Qu’est-ce qui ne va pas, qu’est-ce qui amène cette personne à agir de cette façon ?’’. Parfois il manque une vraie discussion entre les deux parties pour comprendre ce qui les touche respectivement avant de renouer des liens pour améliorer la situation. Arrêtons de penser que l’autre va profiter de nous en permanence. Ce n’est pas parce qu’une personne est supérieure dans la hiérarchie qu’elle va forcément abuser de sa position.

31/05/2021 - Toute reproduction interdite


"Comprendre ce qui est toxique au travail " par Séverine Halopeau
© Humaine
De Fild Fildmedia