L'État Français est devenu une « machine administrative » qui maltraite les entrepreneurs, selon Bertrand Soubelet, général de gendarmerie (2S) et vice-président du parti Objectif-France. En cause : une absence de stratégie pertinente pour protéger notre outil industriel et nos entreprises innovantes. Comme en témoigne la vente d’Alstom à l'américain General Electric, ou plus récemment la perte totale de la capacité de production d’armes de petit calibre en raison de normes aberrantes. C'est aussi une perte supplémentaire de souveraineté pour la France.

Tribune.

Voilà, nous y sommes : en 2021, l'armée française n'a plus d'armes de petit calibre fabriquées en France. Le fusil de précision FRF2 est remplacé par une arme de fabrication belge.

On se souvient encore de cette époque où la France produisait des armes grâce à ses établissements historiques, nés pour la plupart entre le XVIIème et le XVIIIème siècle : la manufacture d'armes de Tulle, celles de Châtellerault et de Bayonne, et la plus célèbre d'entre elles, la manufacture d'armes de Saint Etienne qui fabriqua de nombreux modèles de revolvers (fusil Lebel, MAS 36, MAS 49/56, FAMAS, fusils de précision FRF1 et FRF2 notamment). Elle a fermé ses portes il y a déjà 20 ans, et avec elle était actée la disparition d'un savoir-faire reconnu en raison de choix politiques funestes et de l'avènement de procédures de marchés publics de plus en plus complexes.

L'armée de Terre française vient de recevoir les premiers exemplaires du fusil de précision SC AR-H PR livrés par l’industriel belge FN Herstal. Cette livraison fait suite à un appel d'offres piloté depuis 2018 par la direction générale de l'armement (DGA) pour remplacer le fusil FRF2.

Ce marché de plus de 2600 armes avait suscité beaucoup de commentaires en raison des conditions exigées pour y participer. En effet, une clause stipulait que les candidats devaient justifier d'un chiffre d'affaires égal ou supérieur à 50 millions d'euros au cours de l'exercice précédent. Cette clause excluait de facto une entreprise française, Verney-Carron, PME de 90 salariés qui proposait alors le VDC-10, un fusil dérivé de l’AR-10 produit aux États-Unis.

En moins de 60 ans, la France a non seulement perdu sa capacité de production d'armement petit calibre mais n'est désormais plus capable de protéger les PME françaises du secteur, du fait de clauses de marchés publics aberrantes. C'est aussi une capacité de rayonnement de la France qui a disparu.

Pourquoi une telle déroute ?

Dans ce cas particulier deux sujets s'entremêlent. Le premier concerne le domaine de production : l'armement. Pendant de nombreuses années, le critère "moral" a pesé sur les choix politiques. Fabriquer et vendre des armes posait un problème à certains penseurs et intellectuels influençant les responsables politiques. Or, la question n'est pas morale, elle est économique, avec comme enjeux des milliers d'emplois, la production de richesse et l'équilibre de notre balance commerciale.

Cette vision "moralisatrice" de l'industrie n'a aucun sens, car d'autres ont pris notre place et nous ne pourrons pas revenir en arrière. La vente de sous-marins à l'Australie relève de la même logique, et l'absence de pugnacité de l'État est au cœur de cette débâcle.

C'est tout le débat entre une vision intellectuelle "hors-sol" et la vision pragmatique qui préserve une activité économique grâce à nos savoir-faire. C'est d'autant plus grave que dans toutes ces entreprises, l'État est ou était actionnaire majoritaire.

Le deuxième sujet, c'est la technocratie. Les procédures de passation de marchés publics sont un casse-tête pour les entreprises françaises surtout lorsque les caractéristiques du marché imposent un appel d'offres européen.

Certes il est nécessaire que tout soit bien cadré pour éviter les dérives, mais l'excès de normes est une plaie qui conduit à des choix minimalistes et cela nuit à l'intérêt national à long terme.

L'exclusion de l'entreprise Verney-Carron de l'appel d'offres est la conséquence de ce fonctionnement et de l'absence de protection de notre outil de production industrielle par l’État français.

Dans les arbitrages de cette nature, les responsables politiques sont incapables de prendre de la hauteur lorsqu'il s'agit d'enjeux d'avenir. Ils se laissent bien souvent convaincre par des arguments de boutiquiers qui préservent l'avenir immédiat, et parfois favorisent la solution qui assure une orthodoxie juridique et financière bien huilée.

Mais le mal est encore plus profond qu'il n'y paraît, parce que nombreuses sont les situations incohérentes qui mènent au démantèlement, à l'absorption par de grands groupes étrangers ou à la disparition d'entreprises françaises : Alstom, Pechiney, Arcelor, Alcatel... Des pépites technologiques ont été également rachetées par d'autres pays : Medtech, entreprise de robotique chirurgicale en 2016, Sentryo racheté par CISCO en 2019, Alsid ou Sqreen en 2021.

L'explication est simple : l’État Français n'a pas de stratégie pertinente pour protéger notre outil industriel et nos entreprises innovantes. Il ne met aucun dispositif efficace en œuvre pour permettre la consolidation des entreprises qui ont un intérêt pour notre souveraineté ou celles qui présentent un véritable potentiel de croissance et dont nous manquons cruellement : les ETI (entreprises de taille intermédiaires).

Défendre et accompagner nos entreprises dans la durée pour favoriser leur émergence dans un marché sans pitié est une mission essentielle de l’État. Fils et petit-fils de chefs d’entreprise, je connais les affres du doute, de l'incertitude et le sentiment d'abandon lorsque la machine administrative ignore, voire maltraite les femmes et les hommes qui entreprennent.

Il ne s'agit pas pour l'État de favoriser tel ou tel ou d'intervenir dans le secteur concurrentiel mais de créer les conditions de la protection et du développement des entreprises françaises ; moins de pression fiscale, de charges et plus de liberté.

En France, on peut légitimement se poser la question de savoir si entreprendre et réussir n'est pas incompatible avec le logiciel profond de notre administration et de ses plus éminents représentants qui n'ont aucune notion de la vie des entreprises.

La révolution culturelle qui consiste à préserver nos savoir-faire, à encourager et accompagner les entrepreneurs - notamment les plus jeunes - est à la fois une question de survie de notre économie et un facteur de rayonnement international.

Soyons conquérants de la manière la plus noble qui soit : en nous débarrassant de nos archaïsmes et en construisant l'avenir sans renoncer à nos très nombreux atouts industriels.

03/11/2021 - Toute reproduction interdite


Un visiteur regarde le FN SCAR de FN Herstal exposé lors du 21e Milipol Paris, le salon mondial dédié à la sécurité intérieure, à Villepinte le 19 novembre 2019.
© Benoit Tessier/Reuters
De Fild Fildmedia