Vendredi 16 octobre, un enseignant des Yvelines a été décapité par un islamiste tchétchène pour avoir parlé de liberté d’expression et avoir montré à ses élèves des caricatures de Mahomet. Depuis 2012 et après 270 victimes de l’islamisme, les autorités françaises semblent encore, par déni, lâcheté ou idéologie, toujours incapables de prendre la véritable mesure du danger existentiel pour notre nation. Dans son éditorial inspiré de son ouvrage, Poutine d’Arabie, Roland Lombardi revient sur les différences de perception et de méthodes russes face à ce fléau.

                                                                                                           Par Roland Lombardi

L’islam en Russie

La grande différence entre la Russie et la France concernant l’islam, c’est que les communautés musulmanes en Russie ne sont pas issues de l’immigration. Ce sont des populations présentes depuis des siècles. Comme le rappelle souvent Vladimir Poutine lui-même, la majorité des régions autonomes russes sont musulmanes et plus étonnant, que l’islam aurait été présent avant le christianisme en Russie. En effet, la pénétration musulmane sur le territoire actuel se fait au milieu du VIIe siècle (Daghestan), alors que l’évangélisation chrétienne de la Russie et des Rous’ ne commence qu’à la fin du IXe siècle. Véritable puissance musulmane (près de 15 % de la population russe est musulmane soit entre 20 et 22 millions – la plus importante des minorités autochtones – sur 146 millions d’habitants), la Russie a donc une histoire et une proximité très ancienne avec l’islam (il est implanté depuis près de 1300 ans dans certaines régions comme le Nord-Caucase, dans l’Oural et près de la Volga).

Il y a près de 10 000 mosquées en Russie et la plus grande d’Europe, inaugurée en 2015, se trouve d’ailleurs à Moscou (1 million de musulmans sur un total de 8 millions d’habitants). L’islam jouit donc du statut de religion traditionnelle.

L’islam russe est « multiforme » mais principalement hanafite, chaféite et soufi. Cette religion a toutefois connu des relations mouvementées et ambivalentes avec le pouvoir central russe tout au long de l’histoire. C’est aussi, rappelons-le, contre le « joug Tatar » et les armées musulmanes que s’est en partie forgée l’identité russe avec par exemple la victoire lors de la bataille de Koulikovo en 1380 ou encore la prise du Khanat de Kazan par Ivan le Terrible en 1552.

C’est au XVIIIe siècle, sous l’influence des réformes de la tsarine Catherine II, que l’islam russe, essentiellement des Tatars (majoritaires), se réforma pour donner le djadidisme. Pour beaucoup, ce « modèle de Kazan (capitale du Tatarstan, fondée 150 ans avant Moscou) » représente un exemple d’islam moderne, libéral et éclairé par une tradition érudite. D’ailleurs, les Tatars et les Bachkirs se considèrent, et sont considérés, comme un des piliers historiques de la Russie.

Les musulmans russes sont donc sunnites, majoritairement issus de trois zones : la république du Tartastan, évoquée plus haut, puis la république de Bachkirie (ou Bachkortostan) dont la capitale est Oufa et enfin, les républiques du Caucase du Nord (Tchétchénie, Ingouchie, Daghestan...). Le Tatarstan et le Bachkortostan sont de l’école juridique hanafite, la plus libérale comme on l’a vu, car légitimant une certaine interprétation rationnelle dans l’élucidation des points de droit. Le Caucase du Nord est quant à lui principalement de l’école chaféite, laissant moins de champ à l’interprétation personnelle, mais surtout il est imprégné de traditions soufies (culte des saints et piétisme en général lié à des tarîqat, voies religieuses rattachées le plus souvent à des appartenances claniques) .

Il n’en reste pas moins qu’aujourd’hui, l’islam de Russie, sans pour autant avoir une autorité centrale, est toutefois relativement discipliné, hiérarchisé et organisé. Il existe notamment de nombreuses institutions représentatives comme l’une des plus importantes et des plus anciennes, l’Assemblée spirituelle des musulmans (DUM) de Russie, créée en 1788 et qui est une autorité administrative chargée de nommer les mollahs et de veiller au respect de la législation russe. Cette institution a évolué au fil des siècles et s’est démultipliée au niveau régional. De fait, chaque région a son organisation, qui est l’interlocutrice naturelle des autorités : le Conseil des muftis de Russie pour les Tatars, la Direction spirituelle centrale des Bachkirs, le Centre de coordination pour les musulmans du Caucase du Nord.

Quoi qu’il en soit, même si elles restent toujours sous étroite surveillance de la part des autorités russes comme sous l’ère des Tsars ou des Soviets, les diverses organisations musulmanes et les autorités religieuses du pays demeurent au final loyales et fidèles à la patrie.

C’est pourquoi la Fédération a développé une politique souveraine envers « son islam » et c’est une raison pour laquelle, depuis le début des années 1990, les imams étrangers ont été expulsés et tout financement, comme toute influence extérieure, notamment venant des pays du Golfe, sont interdits. D’ailleurs, le wahhabisme (le salafisme) ainsi que les Frères musulmans sont proscrits de la Fédération ! Les imams russes sont strictement formés dans les universités musulmanes (à Kazan, Moscou...).

Moscou face au terrorisme islamiste

La Fédération russe n’a pas été épargnée par le même phénomène de radicalisation qui touche les pays occidentaux. Plus de 5 000 Russes et près de 7 000 ressortissants des anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale auraient rejoint les rangs des jihadistes en Syrie. Notons au passage qu’officiellement les autorités moscovites ont interdit ces départs. Mais dans les faits, elles ne les ont pas vraiment empêchés. Peut-être même qu’elles les ont parfois facilités afin d’éloigner le danger du territoire national tout en espérant « fixer » à l’extérieur ces « traîtres » pour pouvoir les « traiter » avec plus d’efficacité … comme ce fut le cas en Syrie.

Actuellement, les imams, les muftis, les théologiens, les savants et toutes les instances religieuses, comme l’Université islamique de Moscou, sont mobilisés au plus haut niveau pour essayer d’endiguer l’extrémisme religieux et faire redécouvrir l’islam traditionnel aux jeunes musulmans russes. Parallèlement, le pouvoir et les autorités religieuses travaillent main dans la main pour concilier islam et patriotisme. En 2015, le Conseil des muftis de Russie a notamment lancé « la doctrine sociale des musulmans russes », un document à caractère patriotique, mais précisant la place et le rôle des musulmans dans la vie de la Russie du point de vue des sources du droit musulman comme de la législation russe. Quant au puissant FSB (ex-KGB), le service de sécurité intérieure russe (comme le SVR, le service extérieur de l’espionnage russe) s’active depuis des années à combattre impitoyablement le terrorisme. Car la Russie est comme la France, l’une des principales cibles de ce fléau.

Cette menace du terrorisme islamiste a toujours été présente sur le sol russe et le Kremlin a pris la mesure du problème il y a déjà bien longtemps. Depuis les guerres de Tchétchénie (guerres asymétriques que la Russie a d’ailleurs finalement remportées…), Moscou a fait l’amère expérience de ce grave problème et a connu une longue série d’attaques et d’attentats. Les plus notables étant la prise d’otages du théâtre de Moscou en octobre 2002 (128 morts parmi les otages), l’attaque de l’école de Beslan en septembre 2004 (334 civils tués dont 186 enfants), attentats de Volgograd en décembre 2013 (30 morts) et en octobre 2015, l’attentat contre l’avion de la compagnie russe Metrojet au-dessus du Sinaï égyptien (224 victimes).

Si le FSB est connu pour son expertise dans la lutte antiterroriste, notamment grâce à son renseignement humain, ses infiltrations, voire parfois ses intrigues, ses ruses (divisions des rebelles tchétchènes) et ses manipulations (vieilles, mais non moins efficaces, méthodes du feu KGB), les autorités russes sont très conscientes que le risque zéro n’existe pas dans ce domaine. Néanmoins, la Russie semble mieux armée que les démocraties occidentales contre ce genre d’attaques. Tout d’abord, parce qu’en temps normal, déjà, les responsables russes sont peu adeptes des Droits de l’homme et de l’État de droit. Alors en situation de « guerre » (car c’est de cela qu’il s’agit !), on peut aisément penser qu’ils ne s’encombrent nullement de ce genre de considérations. En Russie, les autorités ont moins de scrupules que les autorités françaises...

On se souvient tous de la célèbre phrase-choc prononcée lors d’une conférence de presse par Vladimir Poutine, qui occupait le poste de Premier ministre sous Boris Eltsine : « Nous poursuivrons les terroristes partout […]. Si on les prend dans les toilettes, eh bien, excusez-moi, on les butera jusque dans les chiottes » ! Le ton était donné !

Ainsi, très critiquées par les intelligentsias occidentales, une série de mesures et de lois antiterroristes extrêmement strictes et sévères ont depuis été adoptées avec notamment l’abaissement de l’âge de la responsabilité pénale à 14 ans pour « extrémisme » !

Bref, pour le Kremlin, il n’y a pas d’hésitations ni de tergiversations sur cette question. Du côté de Moscou, on privilégie les actes. Les mesures d’exception, parfois très expéditives, et la manière « cosaque », sont préférées à la sensiblerie, aux bougies, aux peluches, aux incantations et aux discours de compassion.

Pour les dirigeants russes, il serait d’ailleurs inconcevable de laisser des politiciens ou des chercheurs, qui par idéologie ou à la solde du Qatar, trouvent des excuses et des circonstances atténuantes... aux terroristes !

Comme il serait inimaginable de laisser en liberté sur son territoire plus de 10 000 personnes jugées comme dangereuses ou simplement inscrites sur un fichier relevant de la « sûreté de l’État » ! Surtout, si certaines sont des étrangers en situation irrégulière ! Sur les bords de la Moskova, on écarte donc tout angélisme pour privilégier le fameux « principe de précaution » qui permet d’interner préventivement tout suspect.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

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Cérémonie commémorant les victimes lors de la crise des otages de Beslan en 2004 dans l'école numéro 1 de la ville du sud de la Russie, le 3 septembre 2008
Sergei Karpukhin/Reuters
De Roland Lombardi