International | 1 juin 2020

La Russie face à la nouvelle donne internationale

De Roland Lombardi
5 min

Philippe Migault est spécialiste des questions stratégiques et de l'espace post-soviétique. Il analyse pour GlobalGeoNews la stratégie de Moscou face au Covid-19 et le repositionnement de la Russie dans la nouvelle donne géopolitique internationale issue de cette pandémie.

                                                                               Entretien conduit par Roland Lombardi

GGN : Comment la Russie a-t-elle affronté concrètement ce défi inédit qu'est le Covid-19 ? En ce début du mois de juin, quel est son bilan en nombre de contaminés et de décès ?

Philippe Migault : Il y a un peu plus de 5 000 décès en Russie pour plus de 425 000 cas répertoriés au moment où je vous parle. 5 000 morts par rapport à une population de 146 millions d'habitants alors que nous en sommes à près de 29 000 morts en France pour une population de 66 millions d'habitants, cela pose bien entendu question. Pour autant, je ne suis pas persuadé qu'il faille y voir une volonté du Kremlin de dissimuler les vrais chiffres.

D'abord parce que la Russie a eu recours massivement aux tests, plus tôt que nous, ce qui a permis d'isoler nombre de personnes atteintes.

Ensuite parce que Vladimir Poutine a délégué la gestion de la crise aux gouverneurs locaux. Or il y a en Russie une habitude fréquemment ancrée dans les mentalités de ces derniers, celle de prendre des initiatives - totalement contre-productives en termes d'image - afin de complaire au Kremlin, en trichant, en mentant. On peut parler du bourrage d'urnes lors de différents suffrages mais aussi, sans doute, du cas qui nous préoccupe, le COVID-19.

GGN : Parallèlement à la pandémie, la Russie a dû faire face à une « guerre du pétrole » initiée par l'Arabie saoudite. Les relations entre les deux pays s'étaient pourtant grandement améliorées, grâce à un accord portant sur la réduction de la production en 2017. Comment Moscou a-t-elle perçu ce revirement, et quel a été son rôle dans les accords conclus avec les Américains et les Saoudiens, il y a quelques semaines ?

Philippe Migault : Du point de vue russe, le bras de fer engagé par l'Arabie Saoudite n'est pas réellement une surprise. D'abord parce que les relations entre les deux pays sont faussement cordiales. Il ne faut pas oublier que Moscou est le premier soutien de Téhéran, tout en étant en guerre contre le Wahhabisme, promu par les Saoudiens. Ensuite parce que le bras de fer engagé par MBS était une option sinon prévisible, du moins envisageable face au refus du Kremlin de réduire sa production de brut pour amortir la chute de la demande mondiale provoquée par la pandémie. Les Russes étaient prêts à courir le risque parce qu'ils considéraient qu'un hypothétique bras de fer était davantage tenable pour eux que pour les Saoudiens. Avec un budget russe à l'équilibre, à 42 dollars le cours du Brent, contre 83 dollars pour le budget saoudien, cela se tient, d'autant que la population russe possède une résilience dont ne dispose sans doute pas la société saoudienne face à une crise économique majeure. Je pense que la Russie a, en définitive, accepté le compromis parce que la récession a été infiniment plus grave qu'elle ne l'envisageait. Elle a poussé à la faillite nombre de producteurs de gaz de schiste américains. Mais elle a aussi mis en grande difficulté quelques-uns de ses principaux partenaires politiques : Irak, Algérie, Venezuela. Vladimir Poutine ne pouvait pas ne pas en tenir compte.

GGN : Dès le début de la crise du coronavirus la Russie a adopté une sorte de « diplomatie sanitaire » en apportant une aide médicale à plusieurs pays comme l'Italie, la Syrie, l'Algérie, en Afrique...Pourquoi ?

Philippe Migault : C'est dans la difficulté qu'on reconnaît ses amis : En venant au secours d'Etats avec lesquels elle entretient traditionnellement de bonnes relations, la Russie a voulu démontrer que la fidélité vis-à-vis de ses partenaires était une constante de sa politique.

GGN: Moscou a-t-elle justement les moyens matériels et financiers de poursuivre cette politique à long terme ?

PM : Oui, car cette aide n'est pas très onéreuse et le retour sur investissement en termes d'images est bon.

GGN: Quel impact aura cette crise sur le plan économique et social ?

Philippe Migault : La Russie n'est pas la Corée du Nord. Elle est pleinement intégrée dans la mondialisation. Elle sera donc nécessairement durement impactée par le COVID, comme tous les Etats. Le gouvernement table sur un recul de 5% du PIB sur l'exercice 2020. Cela me semble un peu optimiste. Ce qui est sûr c'est que le virus est bien plus dévastateur que ne l'ont été les sanctions occidentales.

GGN : La pandémie est en train d'envenimer la rivalité américano-chinoise. Comment la Russie va-t-elle se positionner devant l'émergence de cette nouvelle bipolarité ? Quelles peuvent être les conséquences dans la politique de Moscou vis-à-vis de Washington et Pékin mais également par rapport à l'Europe et au Moyen-Orient ?

Philippe Migault : La politique occidentale a rejeté vers la Chine une Russie qui nous tendait les bras entre 1991 et 2007. Elle s'est rapprochée de la Chine comme l'Allemagne de l'URSS à Rapallo : sans illusions, simplement pour s'opposer à la tentative de ses adversaires de l'isoler. Elle n'a d'autre choix, compte tenu de l'alignement des Européens sur les Etats-Unis, que de soutenir la Chine faute de partenaires alternatifs. Quant au Moyen-Orient, elle joue son propre jeu, sans se soucier de l'agenda chinois ou américain.

Roland Lombardi est historien, consultant en géopolitique et spécialiste du Moyen-Orient. Il est analyste et éditorialiste pour GlobalGeoNews. Il est l'auteur de plusieurs articles spécialisés. Ses derniers ouvrages sont Les trente honteuses, ou la fin de l'influence française dans le monde arabe et musulman (VA Editions, 2019) et Poutine d'Arabie, comment la Russie est devenue incontournable en Méditerranée et au Moyen-Orient (VA Editions, 2020).

@rlombardi2014

https://www.facebook.com/Roland-Lombardi-148723348523778/

02/06/2020 - Toute reproduction interdite


Un médecin spécialiste passe devant les équipements de protection individuelledans l'hôpital n°1 N.I. Pirogov, qui dispense des traitements aux patients infectés par le coronavirus à Moscou.
Kirill Zykov/Moscow News Agency/Handout via Reuters
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