International | 4 mai 2020

La Russie et l’Europe face au défi de la rivalité américano-chinoise

De Olivier d'Auzon
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Le Covid-19 ne va-t-il pas intensifier la rivalité américano-chinoise et l'émergence de la bipolarité sino-américaine ? Cette bipolarité mondiale imminente ne constitue-t-elle pas le principal défi de la politique étrangère russe à moyen et long terme ? Chemin faisant ne va-t-on pas assister au recentrage des États-Unis sur eux-mêmes, au détriment de leur leadership mondial, ainsi que la montée en puissance des États Nations en Europe ? Ce qui aura du reste certainement pour impact de modifier les liens transatlantiques et la nature de l'Union européenne.

                                                                                                            Par Olivier d'Auzon

Dans cet environnement, la première priorité de la Russie devrait être de maintenir soigneusement l’équilibre, mais pas l’équidistance, entre les États-Unis et la Chine. Une autre priorité serait de réduire les inquiétudes en Europe concernant la menace de la Russie et de renforcer les relations avec les États de l'UE qui sont plus enclins à cela.

Enfin, Moscou devra tirer une leçon de la chute spectaculaire des prix du pétrole causée par la récession économique liée à la pandémie et la guerre des prix inopportune de la Russie avec l'Arabie saoudite.

Pour éviter de faire partie d'un bloc de pouvoir sino-centré et maintenir l'équilibre international, qui est d'une importance cruciale pour le statut et l'image de la Russie, Moscou doit réduire sa dépendance à l'égard de la Chine en favorisant ses relations avec d'autres grands acteurs économiques et financiers à l’instar des pays européens, de l’Inde comme du Japon.

C’est ainsi que la Chine a renforcé les positions géopolitiques et géoéconomiques de la Russie à un moment où les relations de Moscou avec l'Occident se sont détériorées. Tant et si bien que pour la Russie, la Chine est devenue un partenaire économique, financier et technologique essentiel. Continuer à cultiver un partenariat stratégique avec Pékin, voire une entente, est certainement dans l’intérêt de Moscou.

Or, les relations actuelles entre la Russie et la Chine étaient à l'origine fondées sur les intérêts nationaux et l'égalité souveraine des deux grandes puissances. Le principe sous-jacent de la relation pouvait se résumer ainsi : « jamais les uns contre les autres, pas toujours ensemble ».

La crise des coronavirus a mis à l'épreuve les relations sino-russes.

Ainsi pour Moscou et Pékin, la sécurité nationale l'emporte sur toutes les autres considérations. Chaque pays a ainsi procédé à la fermeture de sa frontière commune dès qu'il a perçu une menace pour la santé publique, et sans consultations préalables. Les autorités chinoises ont exprimé leur mécontentement face au traitement réservé aux touristes chinois en Russie, et les Russes se sont plaints que les Chinois ne partageaient pas facilement avec eux toutes les informations disponibles sur le virus.

Pour autant, chacun sait qu’un partenariat stratégique exige un minimum de confiance et un haut degré de fidélité mutuelle. La Russie serait folle de compromettre sa relation privilégiée très importante avec la superpuissance d'à côté. Le fait que la Chine soit beaucoup plus puissante en terme économique que la Russie ne devrait pas rendre Moscou plus flexible.

Bien au contraire, il faut être plus prudent. Pour la Russie, le développement d'une nouvelle coopération avec la Chine n'a de sens que s'il n'entraîne pas une dépendance unilatérale à son égard. Faire partie d'une Pax Sinica, la sphère d'influence de la Chine, est absolument inacceptable pour la Russie.

Afin de ne pas tomber dans le giron de la Chine et de maintenir l'équilibre, mais pas l'équidistance, entre les États-Unis et la Chine, Moscou se doit de favoriser ses relations avec les autres grands acteurs économiques et financiers de la Grande Eurasie. En particulier des États de l'Union européenne, de l'Inde et du Japon.[1]

La crise des coronavirus a porté un sacré coup de massue à l'UE quant aux réflexions sur l'autonomie stratégique. Dans le même temps, il a renforcé le rôle des États Nations. Et c’est l'Allemagne, qui a le mieux réussi à faire face à la crise, qui renforce clairement sa position au sein de l'UE et potentiellement dans le monde. Le dialogue avec la France, qui est déjà en cours, devrait être dynamisé en mettant l'accent sur la sécurité continentale et la situation au Moyen-Orient et en Afrique du Nord. Il va de soi que l’objectif général de la politique européenne de la Russie devrait tendre vers un retour progressif de l’Europe en tant que principale source extérieure de modernisation économique de la Russie. [2]

Bien entendu, l'Europe n'est pas la seule source de ce type. Le Japon, un pays très développé qui réussit à surmonter la crise des coronavirus, est autant une ressource potentielle pour la Russie à l'est que l'Allemagne à l'Ouest. Or le projet d'une Grande Europe de l’Atlantique à l’Oural et la proposition actuelle d'un partenariat plus eurasien caractérisés par un volet continental, mériteraient d’être complétés par une composante maritime qui relierait les trois océans au large des côtes Nord, Est et Sud de l’Eurasie. Concrètement, il pourrait combiner la participation accrue du Japon et de l'Inde dans les régions arctiques de la Russie à une coopération renforcée de la Russie avec ces deux pays du Pacifique et de l'océan Indien, respectivement.

Dans le domaine diplomatique, l'interaction triangulaire russo-indienne-chinoise devrait être relancée. Le groupe pourrait devenir le noyau de l'Organisation de coopération de Shanghai (OCS), qui gère la sécurité sur le continent asiatique. Étant entendu que l’objectif stratégique de la Russie est d’améliorer ses relations avec l’Inde au niveau de ses relations avec la Chine.

Dans ce contexte, le partenariat stratégique de Moscou avec Pékin, ses liens renouvelés avec les pays européens et une coopération plus étroite avec le Japon constitueraient assurément les principaux éléments structurels de la politique étrangère de la Russie, lui procurant un équilibre géopolitique sur le continent eurasien. Pour mémoire, avant la pandémie, le président français Emmanuel Macron avait tenté de convaincre le Kremlin de ne pas mettre tous ses œufs dans le panier de la Chine et a publiquement appelé à l'amélioration des relations de l'Europe avec la Russie afin d'empêcher l'émergence d'un axe sino-russe dominé par Pékin.

Dans une interview d’Emmanuel Macron accordée à l’hebdomadaire britannique The Economist, Poutine devrait bénéficier de propositions de la part de l'Occident afin de ne pas transformer la Fédération de Russie en « vassal chinois ».[3] Or pour l’heure, ces propositions tardent à venir, et ce d'autant plus que l'Europe se retrouve enlisée dans une douloureuse récession. Quoiqu’il en soit, Pékin devrait renforcer son rôle en Eurasie en tant que principal moteur de la croissance économique, favorisée par la Pandémie de Covid-19.

Dans ce contexte « l’Empire du Milieu » n’est-il pas sur le point de se bâtir une Pax Sinica, un véritable ordre régional centré sur Pékin s’étendant sur la masse continentale eurasienne ?


[1] How Russia Can Maintain Equilibrium in the Post-Pandemic Bipolar World, Dimitri Trenin, Carnegie Moscow Center, 1er mai 2020

[2] How Russia Can Maintain Equilibrium in the Post-Pandemic Bipolar World, Dimitri Trenin, Carnegie Moscow Center, 1er mai 2020

[3] https://www.economist.com/europe/2019/11/07/emmanuel-macron-warns-europe-nato-is-becoming-brain-dead, Emmanuel Macron warns Europe: NATO is becoming brain-dead, 17 novembre 2019

04/05/2020 - Toute reproduction interdite


Le président russe Vladimir Poutine préside une réunion, via une liaison vidéo à la résidence d'État de Novo-Ogaryovo, en dehors de Moscou, Russie, le 24 avril 2020.
Spoutnik/Alexei Druzhinin/Kremlin via Reuters
De Olivier d'Auzon

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